Podcast sur l'identité nationale
20 mars 2007 dans reflexions - Europe et International, reflexions - Politique | Permalink | Commentaires (0)
Comment peut-on être Persan ?
...ou l' histoire d'un marivaudage politique entre la France et l' Iran.
L'Iran fait assez souvent, en ce moment, la une ou au moins la deux des journaux. Il est aussi prétexte à des déclarations surprenantes qui ne paraissent pas toujours refléter une étude approfondie du sujet, c'est le moins que l'on puisse dire. Sans en être un vrai spécialiste, j'ai le double bonheur d'avoir passé quelques années dans le pays et d'en connaître un peu la langue… Alors, pourquoi n'apporterais-je pas mon petit grain de sel au débat ?
Il faut tout d'abord se souvenir que l'Iran n'est pas un quelconque émirat arabe du Golfe arabo-persique, aux frontières souvent liées à des influences coloniales et pétrolières et dont les classes dirigeantes numériquement très réduites "font tourner" des Etats qu'on pourrait qualifier de seigneuriaux. Dans ce genre d'état, les hilotes modernes que sont les Palestiniens, Egyptiens, Philippins, Pakistanais etc. assurent l'essentiel des fonctions la vie quotidienne et parfois même de la défense. Ces Etats sont évidemment vulnérables aux pressions étrangères, encore que dans le cas des plus importants, ils aient su se donner une marge d'indépendance non négligeable. Ainsi l'Arabie Saoudite, encore largement dominée par le wahhabisme (l'une des versions les plus "extrémistes" de l'Islam sunnite) continue à appliquer tranquillement aux dépens des quelques Saoudiens "pauvres" ou des étrangers l'une version des plus extrémistes de la charria sans d'ailleurs que les censeurs occidentaux ne s'en formalisent plus que cela… pétrole oblige !
On a affaire à tout autre chose avec l'Iran : un état de quelque 75 millions d'habitants, trois fois grand comme la France, aux frontières très stables depuis longtemps, multiethnique mais avec une identité culturelle persane très forte, riche d'une civilisation datant de plusieurs milliers d'années. On y pratiquait déjà une administration et une diplomatie évoluées à l'époque où nous courrions encore en petite tenue dans ce qui devait devenir la Gaule. La langue persane, sous diverses formes, est véhiculaire non seulement en Iran mais aussi en Afghanistan et au Tadjikistan, elle recèle bien sûr des trésors littéraires importants et elle continue à évoluer. L' Iran est voisin d'états stratégiquement importants et source pour lui de multiples dangers. L' Iraq, où les Américains mènent ce qu'il faut bien appeler une guerre coloniale et qui joue, tout comme son grand voisin, un rôle majeur sur l'échiquier des énergies fossiles. La Turquie, autre acteur majeur du Moyen-Orient et puissante nation militaire aux intérêts économiques substantiels. L’ Arménie, à qui Téhéran permet très largement de subsister économiquement. L' Azerbaïdjan, enjeu pétrolier important et qui est lié à une minorité iranienne, sunnite (les Azéris) d'origine turque. La Russie, séparée aujourd'hui par la Caspienne mais toujours très présente. Le Turkménistan. L’Afghanistan où une minorité persophone (les Hazaras) existe et le Pakistan avec qui l'Iran partage l'importante et remuante communauté baloutche. Passons sur le Golfe, où Bahrein constitue une porte d'entrée significative. A noter qu'à portée de missile des centres vitaux iraniens, existent plusieurs puissances nucléaires : les Etats-Unis, bien sûr ; la Russie ; le Pakistan (eh! oui) ; Israël, peut-être. Et l'on ne parle pas des sous-marins divers et variés..
A l'inverse, l'Iran dispose bien sûr de nombreuses possibilités d'action directes et indirectes lui permettant de défendre son pré carré et son pain quotidien : le pétrole et son prix. Via les minorités éloignées (chiites libanais ou proches, comme les Baloutches, les Kurdes ou les Chiites irakiens) il peut employer de larges ressources à contrebalancer l' Axe du "Bien" tant que celui-ci prétend lui imposer des intérêts qui, du point de vue iranien, sont essentiellement économiques et non moraux. Et à partir du moment où les Américains et les Britanniques, anciens exploitants du pétrole iranien, ont repris pied en Irak et menacent de ce fait à la fois la crédibilité directe et indirecte de l'Iran sur les marchés internationaux, le casus belli existe. Il ne se refermera qu'après une négociation où l'influence directe de l'Iran sur la situation est en jeu. On aurait évidemment pu y penser plus tôt..vu le terrible coût de cette nouvelle guerre qui saigne à nouveau l'Iraq.
Ethniquement, les Iraniens sont nos "cousins" et ils ont toujours eu des relations délicates avec le monde arabe même s'il existe dans le Sud du pays une minorité arabe et s'ils partagent très majoritairement avec eux l'Islam...sauf qu'il ne s'agit pas du même Islam. Difficile à ce sujet d'émettre des jugements globaux qui ne soient pas superficiels. Ce qu'on peut dire en tout cas c'est que la sensibilité religieuse chez les Iraniens (Chiites depuis en gros le XVIIIème siècle) qui ont presque toujours et même aujourd'hui, globalement respecté les minorités du Livre (Chrétiens divers et Arméniens en particulier, Juifs, Ismaïliens) est bien différente de celle des peuples pratiquant le sunnisme. Frisant le mysticisme et y baignant même parfois, elle est aussi très structurée avec un pseudo-clergé très influent. Elle évoque pour moi, à tort ou à raison, ce qu'était le catholicisme de l’Espagne et plus spécifiquement de l’Andalousie.
Mias, dans ce contexte, pour des raisons touchant à sa haute tradition culturelle, à son importance physique, démographique et stratégique, l’Iran réagit et réagira toujours en tant qu' état soucieux d'abord de ses intérêts et avec qui il est toujours possible de discuter du moment qu'il estime que lesdits intérêts sont, au moins en partie, respectés. Peu importe que ses dirigeants en soient des militaires, des religieux, des civils de bords divers ou la famille (récemment) impériale, il en va en Iran de la puissance des grandes familles qui tirent encore largement les ficelles, quelle que soit la vêture de leurs représentants au pouvoir. Il convient également de noter en passant qu'il ne faut sans doute pas trop privilégier le côté théocratique du régime actuel et sous-estimer son côté révolutionnaire, en particulier vis-à-vis de l'immense jeunesse de la population iranienne.
En tous cas, faire globalement des Iraniens des gens fanatiques et politiquement irresponsables sous prétexte que M. Ahmadinejjad se livre à des déclarations excessives voire inacceptables, dans un contexte particulier et à un usage principalement interne est aussi stupide qu'injuste. Il est assez frappant de voir à quel point, chez les Occidentaux, la politique extérieure mélange sans cesse les "principes" qu'on applique aux uns mais pas aux autres, la Realpolitik ou ce qui est censé en être et une amnésie à peu près totale sur certains sujets. Si l'Iran a souvent été attaqué ou envahi -par exemple par notre "ami" Saddam Hussein et avec notre soutien..- il n'a que très rarement conduit de politique agressive en dehors de ses frontières, ce qui ne veut pas dire bien sûr que comme tous les grands états il ne manipule pas de factions religieuses et/ou ethniques ici ou là. En effet l'Iran a toujours préféré, à moins d'y être contraint car les Iraniens sont des gens courageux, la puissance de la diplomatie ou de l'action indirecte au travers des minorités, à l'emploi direct de la force guerrière.
Mais sur le sujet de l'Iran la politique française, pour ne parler que d'un passé récent, s'est véritablement révélée la championne toutes catégories de l'inconsistance et de l'incohérence. Les relations franco-iraniennes -peut-être parce que les deux pays se ressemblent à beaucoup d'égards- ont souvent tenu du marivaudage. Pendant que les entreprises françaises, en général assez professionnelles, pratiquent tranquillement leur business parce qu'elle ont compris les enjeux et ne font plus vraiment confiance aux politiques pour porter et défendre les intérêts nationaux dans cette région on assiste à un véritable festival ! Elles en faisaient d'ailleurs déjà autant dès le XVIIIème siècle.
On a pu voir en effet successivement la France flirter avec le régime de Reza Shah Pahlavi en coopérant avec lui, y compris dans des domaines sensibles puis s'en détacher progressivement au point d'accueillir l'ayatollah Khomeini sur son territoire. Pari à l'époque audacieux et dont nous pouvions, à l'arrivée au pouvoir de l'intéressé, attendre de fructueux retours et en particulier regagner une part de l'influence culturelle dont nous jouissions. Alors que la Révolution iranienne qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler à bien des égards notre Grande Révolution, se préparait déjà à récompenser ses amis, retournement brutal ! Le régime de Saddam qui avait su (comment ?) se concilier la quasi totalité des milieux politiques français, envahit l'Iran avec notre bénédiction et même avec notre soutien militaire actif. Des centaines de milliers de jeunes Arabes et Iraniens paient, de chaque côté, le prix de cette terrible guerre qui a laissé de profondes traces en Iran comme en Irak. Puis, Saddam est à nouveau diabolisé à lOuest par ceux qui le citaient en exemple, sans pour autant que nous nous rapprochions des dirigeants de Téhéran, à qui l'on reproche maintenant de vouloir doter l'Iran du nucléaire civil..et militaire. Le Pakistan, d'accord ; l'Iran, non !
La voilà, la vraie question ! celle de l'entrée dans le club nucléaire..Je n'aurai pas la cruauté de rappeler le contexte dans lequel le général de Gaulle (mais cette politique était déjà contenue dans celle de ses prédécesseurs après l'échec de l'aventure du canal de Suez) a imposé la politique nucléaire française. "Quoi, les Français, notoirement irresponsables en politique internationale et qui ont perdu la guerre, prétendent maintenant se ruiner pour ajouter aux risques de la dissémination ! " voilà ce qu'en substance on entendait et on lisait, dans des termes parfois très violents. A l’arrivée, nous sommes bien là avec notre électricité nucléaire et nos SNLE craignos (comme dirait Renaud). Est-on rétrospectivement pour ou contre, c'est un autre sujet. Mais la volonté politique, elle, était là et elle a passé, assurant à la France une influence qu'autrement elle aurait assurément déjà perdu. Pour autant, nous ne sommes peut-être les mieux placés pour interdire à d'autres l'entrée au club.
Dans le cas de l'Iran, il faut bien de rendre compte que n'importe quel régime iranien -et il n'est qu'à entendre les réactions d'une diaspora qui a de bonnes raisons d'être très hostile au régime de Téhéran pour s'en convaincre- mènerait une politique similaire, tout simplement parce que dans la situation du pays il n'en est pas d'autre. Rappelons-nous simplement qu'à l'époque de Mossadegh puis du shah, les Occidentaux avaient prétendu maintenir l'Iran en sujétion en l'empêchant d'exploiter son pétrole puis de produire son acier. Qu'est-il arrivé ? La NIOC a fini par se créer et devenir un acteur majeur du marché. Les aciéries ont été construites par les Russes, et elles tournent aujourd'hui. Quant au fait qu'il existerait des pays irresponsables et d'autres pas, rappelons-nous que personne ou presque ne s'est formalisé de voir le face-à-face indo-pakistanais se nucléariser aux frontières iraniennes. Question risques pour la paix, je n'ai pas connaissance que les régimes du général Musharaf ou celui de Ryadh soient, directement ou indirectement, infiniment moins dangereux pour elle que l'Iran ou les pataquès américains au Moyen-Orient, soit disant justifiés par l'existence inventée d'armes de destruction massive en Irak.
Il ne s'agit évidemment de justifier ni de se réjouir de l'accès de l'Iran au club nucléaire. Mais cette évolution, qui date d'ailleurs du défunt Shah car il avait déjà créé une Organisation pour l'Energie Nucléaire, a objectivement été encouragée par la politique occidentale. Et politiquement, lorsqu'on est hors d'état de prévenir une situation, il est peut-être préférable de créer les conditions pour la gérer dans les meilleures conditions possibles, au bénéfice de la paix. Il semble d'ailleurs que les Américains eux-mêmes, réalistes comme toujours, soient déjà en train d'évoluer et qu'après l'exercice de "big talking" auquel ils se sonts livrés, ils aient entrepris par l'intermédiaire de nos amis britanniques de virer de bord pour un nouvel exercice : "let's talk to the bad guys"!
Pendant ce temps on en est encore, en France, à des déclarations de principe assez ridicules de la part d'un pays particulièrement "nucléaire" et qui n'est pas censé être inconditionnel de la politique américaine. Nous risquons une fois de plus de nous retrouver, sous prétexte de campagne présidentielle, dans la situation moliéresque du voisin battu à la fois par la femme et par le mari qu'il prétendait réconcilier. Plus ridicule encore est l'idée qu'il faudrait, parce que leur dirigeant actuel déplaît, prétendre priver les Iraniens des avantages civils du nucléaire et de la sécurité qu'il procure en cas de chute du revenu pétrolier. De quel droit, pour quels motifs et suivant quels exemples ?
Alors je crois qu'il est préférable d'être pour une fois un peu sérieux et si l'on n'a pas le temps, l'intérêt ou l'information nécessaires, d'éviter d'évoquer des enjeux qui restent importants pour les intérêts français qu'ils soient culturels, économiques ou politiques et, dans le cas de l'Iran, les trois à la fois. Cela paraît élémentaire de la part d'un politique de haut niveau, surtout s'il prétend à la magistrature suprême, et de celle de ses conseillers.
15 novembre 2006 dans reflexions - Europe et International | Permalink | Commentaires (5)
L' Enfer, c'est les autres..
Regensburg : 1OO kilomètres de Munich ou de Dachau et 90 de Nuremberg. Souvenirs d'étudiant, dirndl et culottes de peau, l'ambiance y est et le Saint-Père, se lance dans l'exégèse d'un texte ancien : la violence et l'Islam font bon ménage, paraît-il. La pique ne rate pas son effet et l'Islam bruisse immédiatement en retour. Tant pis pour les Chrétiens d'Orient et pour les autres, qui risquent bien de faire les frais de ces "leçons" théologiques distillées par le Siège de Saint-Pierre.
On se prend à rêver : quel dommage que le nouveau pontife n'ait pas siégé à la place de Pie XII ! On aurait pu éviter des millions de morts, de tortures et de blessures dans le doux et pacifique Occident et à l'ombre des sites alpestres, Mgr Ratzinger aurait su sur les bords de l'Inn exorciser la peste brune et convaincre des millions de bons chrétiens d'Allemagne de se désolidariser de la violence nazie. L'Histoire ne l'a pas voulu, hélas ! Des myriades de corps ont fini en fumée, dans les terres catholiques ou protestantes ou encore les neiges de l'Orthodoxie. Les Musulmans n'avaient, me semble-t-il, pas grand'chose à voir dans tout cela, à part ceux que les empires français ou britanniques étaient allés chercher comme chair à canon...tant pis pour eux, ils étaient de toutes façons violents (??) : ils ont dû aimer ça.
Mais réjouissons-nous, mes frères, il reste du travail à notre nouveau pontife. Il en reste en Colombie, l'un des pays les plus violents qui soient ; il en reste aux Philippines, en Afrique où, au Rwanda, la religion (laquelle ?) s'est retrouvée des deux côtés mais aussi du côté des bourreaux, bénéficiaires comme d'habitude d'un grand Silence censé profiter aux victimes..Elle sévit aussi par ci, par là en Europe où l'Irlande, le Pays Basque, la Croatie n'ont, hier et aujourd'hui, pas toujours passé pour des lieux d'exercice de la charité chrétienne. Quant aux Etats - Unis...
Il en reste aussi sur le plan philosophique et en particulier sur la définition de la violence (intéressant sujet philosophique), qui est devenue étroite et à géométrie variable. Beaucoup d'entre nous et même le Pape semble-t-il ont fini par croire que n'est violent que ce qui est terroriste, que n'est terroriste que ce qui est Arabe, que tout Arabe est terrroriste et qu'est Arabe, tout ce qui est musulman...CQFD ! Quinze jours suffisent aujourd'hui pour refermer les portes de l'Histoire et effacer tous les comptes (les siens bien sûr, pas ceux des autres). O amalgames, ignorance, sophismes et mémoire courte, maux dévastateurs de l'humanité et de sa paix !
Bombarder pêle-mêle les civils et les autres, asphyxier économiquement des peuples entiers, les enfermer, se livrer à la guerre préventive avec ou sans prétexte cyniquement avoué, infester territoires et villages de bombes à fragmentation ("sous-munitions", un joli cadeau pour les petits), appliquer la loi du Talion, tout cela ce n'est pas être violent sans doute. Justifier peu ou prou la violence faite aux femmes, aux homosexuels et parfois même aux enfants, faire jouer l'omertà sur des scandales locaux ou mondiaux, ce n'est pas être complice des violents, bien sûr..
Bien sûr qu'on ne peut éliminer toute la misère du monde, bien sûr que l'Islam recèle lui aussi de redoutables fanatiques qui ne le cèdent en rien aux Torquemada, aux ducs d'Albe, aux Croisés, aux Montluc, aux Charles IX, aux conquistadors, aux missionnaires-soldats du Pacifique (!) ou de l'Afrique et plus récemment aux Léopold II, aux oustachis et à d'innombrables autres oppresseurs, terroristes et violents se réclamant du Dieu des Chrétiens...Bien sûr que sous les étendards verts ou noirs on a fait (presque mais à mon avis beaucoup moins, faute de moyens) autant de mal que sous les bannières croisées ou diversement étoilées. Bien sûr que le Vatican est aussi un Etat et qu'il a des intérêts à défendre. Bien sûr que le Catholicisme, comme l'Islam ( ou plutôt les Islams, car s'il n'y a qu' Un Qoran, bien des lectures, officielles ou non, en existent ), fait du prosélytisme et à ce titre entre logiquement en concurrence avec lui.
Mais la Chrétienté a semble-t-il, mieux à faire qu'à battre sa coulpe sur la seule poitrine des autres et à attiser le feu de la violence, ce feu qui consuma et consume tant de bonnes gens sans que des dizaines de millions d'honnêtes Musulmans n'aient rien à y voir : s'en prendrait-on aux Philippins de ce qui se passe en Argentine ou en Pologne, sous prétexte qu' on y relève du Pape dans tous les cas ?
Et il semble logique que l'un de ses chefs, oubliant ses fonctions précédentes et peut-être aussi sa culture personnelle, donne le bon exemple. Etonnez-nous, Benoît !
18 septembre 2006 dans reflexions - Europe et International | Permalink | Commentaires (1) | TrackBack
Débats de rentrée
Débats de rentrée
Vidéo envoyée par jeanlevain
23 août 2006 dans reflexions - Europe et International, reflexions - Politique | Permalink | Commentaires (4) | TrackBack
Sur la balkanisation et l’intégration européenne
Sur la balkanisation
Vidéo envoyée par jeanlevain
27 juin 2006 dans reflexions - Europe et International | Permalink | Commentaires (0)
Mon podcast ° 3
Sur le "Protocole de Londres"
3 mars 2006 dans reflexions - Europe et International | Permalink | Commentaires (0)
Auschwitz
Aujourd'hui -ça n'arrive pas souvent- je voyage. Il est 5 h 30 à Roissy III et dans l'aérogare encore vide nous, quelques élus de la Région accompagnant la Vice-Présidente Elisabeth Gourévitch, attendons devant les banques d'enregistrement de petits groupes de lycéens et leurs profs. Sympas, bariolés, encore un peu endormis dans leurs tenues de banlieue, il arrivent. Les plus prudents ont écouté les conseils et mis des après-ski. Parmi eux, du 9-2, les lycéens du Lycée professionnel Valmy à Colombes.
Dans l'avion, c'est calme, c'est l'attente en attendant l'arrivée à Krakow (Cracovie) et la prise de contact avec les guides polonais. Nous faisons connaissance avec deux rescapés des camps. Jo avait onze ans quant il est entré à Auschwitz où il a survécu grâce à un instinct vital sans doute exceptionnel et il nous racontera, tout au long des visites, des anecdotes. Elles apporteront aux esprits, avides de savoir comment ça s'est passé dans les camps, la chair autour du squelette terrible du génocide, reconstitué grâce à la vision des restes.
Transfert dans les bus, les guides polonais et les accompagnateurs du Mémorial de la Shoah interviennent. Point et contrepoint parlés et paysages blancs de neige, la Pologne nouvelle s'étale sous nos yeux, bien timidement encore semble-t-il pour une Silésie qui fut une grande région d'industrie et de passage en Europe, un pôle de culture. Nous arrivons à Oswienczim : Auschwitz, comme Birkenau, avaient des noms en polonais....
Quatre bus confortables s' immobilisent à côté de deux vieux wagons de chemin de fer. Posés dans la neige, sur des rails qu'on ne voit plus, ils sont du genre des wagons plombés immortalisés par Jean Ferrat. Tout le monde descend, écoute les guides polonais, jeunes et académiques, s'exprimer avec toutes les nuances qu'ils peuvent y mettre, un peu trop peut-être. Les accompagnateurs du Mémorial remettent en situation : c'était la Rampe où débarquaient les déportés encore vivants après un trajet où, entassés dans une promiscuité inimaginable assaisonnée par la chaleur ou le froid, ils entraient en inhumanité.
Reprenant le terrible chemin, le groupe des jeunes visiteurs franchit le porche d'Auschwitz I -Birkenau. Là, d'un simple coup de pouce, le médecin SS les faisait sans qu'ils s'en doutent partir pour la mort directe ou pour la mort en sursis du travail concentrationnaire : les "faibles" d'un côté et les autres. cela se passait en principe sans violence, l'hypocrisie SS ayant recréé une logique crédible à la séparation des familles et au chemin vers la douche mortelle, où le Zyklon B remplaçait l'eau bienfaisante. Tous ensemble, nous arpentons les allées kilométriques de l'immmense camp enneigé. Les stations du calvaire ponctuent notre marche : baraquements des détenus ou des gardes, ruines des chambres à gaz, lac aux cendres. A travers tout cela, la réalité perfuse de plus en plus dans les jeunes âmes.
Un sandwich, un café ou un borczcz -Pologne oblige- pris en vitesse à l'entrée d' Auschwitz II et nous entrons dans une logique de mort plus poussée encore, celle du camp d'extermination. Dans le but d' annihiler "directement" les convois de Juifs hongrois, l'usine est créée, sorte de caserne où l'on attend -pas très longtemps-la mort dans la chambre à gaz. Heureux ceux qui, dans l'humanité nue et compressée sous le plafond bas, seront sous la cheminée d'où descend la mort : ils mourront vite alors que les autres se videront d'abord des deux extrémités, griffant les murs et s'écrasant contre la porte blindée. Autour des fours, on imagine les kommandos qui s'activaient à dégager les cadavres, à leur arracher leurs ultimes richesses, à les transformer en cendres.
Nos jeunes emportent des images choc. Vêtements des enfants, montagnes de prothèses arrachées aux vivants ou aux morts, chaussures qui ne porteront plus personne, cheveux qui furent un jour peignés ou caressés et qu'on transformait en tissus renvoyés en Allemagne. Inutile d'insister, quelques questions timides fusent, les déportés survivants expliquent inlassablement.
Jo a tiré de son sac son ancienne tenue de détenu. Il réservera aux adultes deux choses : le partage d'une petite bouteille de wodka et la vision d'un bout de savon marqué en allemand "graisse pure", le bout de l'horreur. Vivants, les détenus étaient déjà "ein Stück : un morceau". Dans les cars du retour, un soulagement raisonnable s'installe car quelques jours seront nécessaires pour encaisser puis absorber les impressions fortes, peut-être décisives, du voyage. Les jeunes l'avaient bien préparé, ce voyage, avec leurs enseignants. Ils ont été dignes pendant les visites, ils repartent vers l' optimisme munis d'un apport qu'ils ne soupçonnent peut-être pas eux-mêmes. C'était bien.
Dans ce seul camp plus d'un million de morts juifs pour la plupart, résistants, politiques, homosexuels, tziganes d'une dizaine de nations. Aujourd'hui, il y a encore des gens pour ignorer, nier ou réduire tout cela et pour respirer avec délices l'air de l'exclusion ou de la haine raciale...un air qui finit toujours par se confondre un jour avec la terrible odeur de la persécution et parfois du génocide.
5 janvier 2006 dans reflexions - Europe et International | Permalink | Commentaires (4)
Le Vatican...
La Réaction continue à se développer gentiment à Rome. Le Vatican vient de barrer officiellement et avec des attendus assez stupéfiants, la route des séminaires aux homosexuels car, rappelons-le, pour la plus haute hiérarchie catholique l'homosexualité est encore un péché. Les homos ne sont à ses yeux que des êtres vicieux à qui la prêtrise et en particulier le pouvoir d'administrer des sacrements reste interdit. Ils rejoignent les femmes, êtres non accomplis, dans cette mise à l'écart. S'agit-il de faire oublier le silence obstiné dont la hiérarchie, dans certains pays, a couvert les faiblesses coupables d'une partie du clergé pendant des années ou d'un coup de barre à droite pour progresser dans une entreprise d' ultramontanisme européen ?
Avis à ceux qui croient encore que l'"Europe, terre chrétienne" restera toujours préservée de l'intégrisme religieux qui se donne de plus en plus ouvertement libre cours aux Etats-Unis. Bien entendu, une large majorité des croyants catholiques est aujourd'hui bien loin de cet obscurantisme. Mais jusqu' à quand ? Par moment on se croirait faire marche arrière en direction des Rois Maudits car de la condamnation à l'anathème il n'y a qu'un pas et de l'anathème au retranchement d'une société aux "racines chrétiennes"..Quel contraste avec l' honnêteté morale, dont certains ont souri, de l 'Abbé Pierre qui, à la différence de beaucoup d'autres, devient plus humain encore en vieillissant !...
2 décembre 2005 dans reflexions - Europe et International | Permalink | Commentaires (0)
Leçons et perspectives du 29 mai 2005
Romain CARAYOL, de Vaucresson, nous livre son analyse du vote du 29 mai. Elle est intéressante par son contenu, bien sûr mais aussi parce que son auteur fait partie d'une génération jeune et active. Une preuve de plus que le NON ne mérite pas la ridicule caricature qu'en font certains, qui se caractérisent surtout par une surdité persistante aux aspirations profondes des Français et de beaucoup d'autres Européens.
Leçons et perspectives du 29 mai 2005
Ce 29 mai, 55% des Français ont répondu non à la question posée par référendum, quant à la ratification du Traité établissant une Constitution pour l’Europe. Retombées les scories de ce séisme, il faut remettre notre ouvrage sur le métier et recommencer à avancer. Mais avant, analyser les causes et conséquences de ce scrutin.
Pourquoi le Non a-t-il largement vaincu ?
D’abord parce que ce texte n’était que très difficilement compréhensible, trop complexe, trop technique, trop long, trop mal présenté.
Parce qu’il ne portait aucun projet, ou plus exactement, que ce texte de compromis portait plusieurs projets différents et incompatibles. Issu d’une longue négociation entre les 15 membres de l’UE, à laquelle les 10 nouveaux entrants ne participaient théoriquement qu’en spectateurs, et construit comme une juxtaposition d’articles et annexes destinées à satisfaire chacun, il n’en résultait plus aucune perspective intelligible. Ce flou artistique explique les divergences d’appréciations exprimées pendant la campagne.
Parce que cette constitution ne pouvait, en conséquence, faire rêver qui que ce soit. Le rêve était pourtant le principal ressort de la construction Européenne : utopie devenue réalité, rêve de paix, de prospérité, de cohésion sociale.
Sans projet intelligible, sans rêve, il ne pouvait y avoir d’adhésion.
Mais le Non l’a aussi emporté parce que la campagne du Oui a été cacophonique, peu ou mal argumentée, parfois méprisante. La campagne du Non n’a pas été meilleure, il faut le reconnaître. Il est vrai que les quelques ténors du Non, en dehors des extrêmes, se sont souvent abstenus de commentaires, leur parti s’étant prononcé pour le Oui. On a donc plus entendu Mme Buffet et M. de Villiers, que les partisans modérés du Non.
Le Non l’a enfin emporté parce que les Français ne pouvaient se reconnaître dans les processus d’élaboration ni de ratification. Une convention hétéroclite nommée et non élue, une procédure de ratification différente selon les pays, étalée dans le temps. Ces principes sont loin de nos traditions républicaines : ce n’est pas ainsi qu’un peuple se dote d’une Constitution, du moins en France. Passe encore, que pour un traité, les dirigeants fassent des entorses aux règles au nom de l’efficacité, mais tout de même, une constitution, c’est une autre affaire. Et puisque pour une fois, on lui demandait de bénir un texte, le peuple a saisi l’occasion de s’exprimer.
Mais qui a voté Non ?
Deux analyses complémentaires réalisées par les instituts de sondages, montrent que les extrêmes et les souverainistes sont restés semblables à eux-mêmes, à droite comme à gauche. Les milieux modestes, ouvriers et employés, agriculteurs, sont stables aussi quant à leur rejet de
Ils ont logiquement voté Non, mais ils ne représentent que 30 à 40 % de l’électorat. Ce qui a évolué massivement, entre Maastricht et le 2005, mais aussi entre l’automne 2004 et le 29 mai 2005, durant cette longue campagne, c’est la gauche sceptique, les 42 % de militants PS, les 62% de sympathisants PS, les 40 % de militants Verts, les 33% de militants PRG, les cadres supérieurs et professions libérales, les jeunes. Ceux là ont fait défaut alors qu’on les pensait initialement partisans du Oui. Ceux là sont des Européens convaincus mais refusent que l’Europe suive le chemin qu’elle a emprunté depuis Maastricht. Ceux là représentent 15 à 25 %, et ce sont eux qui ont fait pencher la balance. Ils sont nombreux et doivent donc être écoutés, compris et pris en considération, d’autant plus que ce sont des électeurs de gauche en grande majorité.
Se sont-ils trompés ?
Non puisqu’il y a eu une campagne longue, passionnée, suivie, et une participation exceptionnelle bien que toujours insatisfaisant. De tels débats sont de ceux qui donnent envie de faire de la politique : le pays et l’Europe en ont besoin, de ces débats. De surcroît, le Non n’a pas provoqué de crise : c’est au contraire parce qu’il y avait crise en Europe, qu’il y a eu le Non. Ce doit être l’occasion de révéler la crise et de remettre l’Europe sur les rails.
Mais surtout, l’heure n’est plus à la recherche de coupables, à la chasse aux sorcières, ni même aux débats sur le texte. Il a été rejeté par le peuple souverain, il faut maintenant prendre acte de ce rejet, en comprendre les ressorts et trouver le moyen de rendre cette crise bénéfique pour l’UE.
Il faut utiliser le Non et ne pas tenter de faire comme s’il n’avait pas existé.
Bien sûr il eut été plus confortable de ratifier le traité et de continuer comma avant, ou de sortir un plan B tout ficelé et acceptable par tous. Mais la première hypothèse est une option que nous n’avons plus, et la seconde était évidemment une illusion : ceux qui auraient dû imaginer et préparer ce plan B, Chirac et ses conseillers, ont visiblement aussi bien prévu cette issue, qu’ils avaient compris les réticences des partisans du Non (voir le « je ne vous comprends pas » du Président face aux jeunes lors de sa première émission télévisée).
Répondre à la crise de représentativité
Il n’y a pas un unique plan B mais plusieurs possibilités. Il nous appartient de faire advenir celles que nous voulons. A nous militants, mais aussi et surtout à nous citoyens, car s’il est une leçon à retenir de ce scrutin, c’est que les citoyens ont repris la parole ; contre toute attente, ils ont rejeté la voie préconisée par les partis dominants, et par l’essentiel des media. C’est un déni de confiance pour les partis qui se sont engagés en faveur du Oui, au premier rang desquels PS, UMP, UDF et Verts dans une moindre mesure. Le système de représentation de la Vème République a permis que ces partis, dominants au parlement, dans toutes les instances de décision et dans les media, soient mis en minorité par les citoyens sur une question majeure.
Il y a lieu de tirer deux conclusions, de ce triste constat :
- la nécessité de réformer les institutions de la construction Européenne
- la nécessité de reprendre
A- Il faut une constitution
Ce débat est sain et nécessaire, on ne peut continuer à construire l’Europe sans le peuple. Elle s’apparente à un monstre si on n’a pas d’abord clarifié à quoi on voulait qu’elle serve, et pour qui on la construisait.
B- Cette constitution doit rester au niveau des objectifs, valeurs et institutions.
Elle ne doit pas s’aventurer sur les domaines politiques. Ces derniers doivent rester de la responsabilité des Etats, qui peuvent mettre en commun des compétences politiques dans le cadre de traités afin de conserver la souplesse nécessaire, autant au niveau Européen qu’au niveau national. Peut on admettre qu’une Europe majoritairement à gauche, impose une politique de gauche à un pays majoritairement à droite, ou vice-versa ?
C- Cette constitution doit avoir l’onction de tous les peuples d’Europe.
Ce n’est pas une convention nommée mais des élus mandatés à cet effet, qui doivent élaborer la constitution. Ce doit être l’enjeu des prochaines élections Européennes.
Pour réconcilier l’UE avec ses peuples, nous devons cesser de forcer la main à ces derniers.
La politique se grandirait en repartant des aspirations des peuples pour fonder sa légitimité. Force est de constater que les évolutions de la Vème République en France, et des derniers traités en Europe, l’en ont éloignée. A ne pas vouloir prendre en compte cet état de fait ou à l’accepter, nous irions droit à un rejet plus violent que ceux des 21 avril 2002 ou 29 mai 2005.
Cette organisation de textes, objectifs figés dans la Constitution et politiques évolutives négociées par traités, peut permettre une harmonisation fiscale vers le haut alors que la constitutionnalisation des traités politiques antérieurs l’aurait certainement tirée vers le bas. Le seul dénominateur commun tangible des ambitions des pays membres en 2005 était l’extension du domaine de la concurrence et l’affaiblissement des Etats, d’inspiration nettement néolibérale. Replacer ces leviers d’action politique au niveau national, permettra de rendre cette nécessaire autonomie aux Etats. Chaque membre étant à nouveau libre de mener une politique de gauche, de droite ou d’ailleurs, les comparaisons seront possibles et l’importation des méthodes qui fonctionnent permettra une émulation bénéfique. Surtout, les peuples reprendront la main sur leurs destins nationaux et Européen. Chacun avancera à son rythme, en négociant et ratifiant les traités, mais aussi en transcrivant les directives Européennes.
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20 septembre 2005 dans reflexions - Europe et International | Permalink | Commentaires (0)
VIAGRA et CIALIS ?
L'après-référendum nous révèle bien un mal de plus en plus évident dont souffre le monde politique français, l'impuissance. On finit par se demander d'ailleurs si le déferlement des spams vantant le VIAGRA ou le CIALIS n'a pas un certain caractère symbolique !
La droite, qui est en principe au pouvoir, continue son mouvement brownien. Tel une mouche dans la bouteille, le gouvernement bourdonne, enfermé dans le court terme et le désintérêt profond du président de la République pour tout ce qui n'est pas tactique électorale. Effets de manche et galopades du résistible Sarkozy, découverte du chômage par Galouzeau de Villepin, acrobaties interministérielles de Douste-Blazy, ronde des ministres démotivés. Du côté socialiste, c'est le règlement de comptes au saloon : on s'y dispute au colt la peau de l'ours électoral devant des citoyens de gauche médusés. Les uns et les autres réagissent comme si le peuple français avait voté "oui" !
Il y a mieux à faire, je crois. Il nous faut sans doute réfléchir aux raisons profondes de l'impuissance et en tirer des conclusions pour une politique à moyen terme, raisonner pratique et non théorique pour travailler aussi dans le court terme, se donner des espaces de manoeuvre, revenir en un mot au volontarisme politique mais aussi au réalisme dans l'action, qui est bien différent du fatalisme ou de l'abandon.
Réfléchir aux raisons profondes, c'est avoir une vue synthétique des contraintes internes et externes auxquelles la France est exposée : contraintes "européennes" bien sûr mais aussi contraintes traditionnelles, idéologiques, culturelles au sens d'une certaine vision du monde. Contrairement à ce qui s'écrit souvent, je ne crois pas que ce soit le manque de "flexibilité" sociale qui soit le problème même si le comportement des syndicats n'est pas toujours exemplaire. Il s'agit d'abord, en tant que Français, de nous débarrasser de notre corset intellectuel, non d'abandonner notre libre-arbitre.
Le récent débat sur le TCE c'est-à-dire sur le mode de fonctionnement de l'Union Européenne et non sur l'idée même d'un rassemblement européen sur certains sujets, a permis d'entendre des raisonnements étonnants.
A en écouter certains, nous étions pressés, sous prétexte de mondialisation, de nous voir ravalés au rang des insectes sociaux, sur le thème : la politique n'existe plus, il n'y a que l'économie qui dirige (!) Dans cette ruche idéale, on reconnaît les voisines à l'odeur ou au toucher, à leur danse qui oriente vers la nourriture. On a sa fonction et on ne pense à rien si ce n'est à produire et à consommer...La France prend enfin sa place dans sa cellule (hexagonale, il est vrai) de la ruche européenne, où n'y a plus de chef (l'"économie" en tient lieu) et la reine pond sans cesse. De temps en temps on essaime ou on se laisse enfumer pour que quelqu'un récupère le miel. Quel progrès de ne plus penser qu' à produire et à consommer !
Il y avait aussi et il y a toujours, la ridicule recherche d'une improbable martingale économique et sociale, importée de tel ou tel pays étranger ou de l'Europe en général. Le "bench-marking" qui en soi est un bon réflexe, tend maintenant à se substituer à la pensée originale qui semble une espèce en voie de disparition dans le monde politique : que font les autres Européens, que font les Chinois etc ? La mode actuelle est au Danemark, à quand la Bulgarie ou la Turquie ? Comme le disaient nos paysans, l'herbe est toujours plus verte dans le pré du voisin !
Il y a enfin l'attitude incroyable d'une bonne partie de la classe politique française qui, au lieu d'accepter un message politique fort -et commun avec celui de beaucoup d'autres peuples européens- et d'en tirer les conséquences, s'obstine dans l'erreur de classe. Il n'est que de lire la presse étrangère pour constater que loin de critiquer les Français, elle s'en prend le plus souvent à l'incapacité et à la légèreté de nos dirigeants, porteurs des défauts nationaux mais non des facultés qu'on nous reconnaît généralement : intelligence, créativité, élan, fierté nationale. Elle s'étonne qu'ils tolèrent encore une telle catastrophe à leur tête, peut-être d'ailleurs en attendant pire, si la droite reste au pouvoir.
On peut penser différemment et se dire, tout d'abord, que fondamentalement, la France est un pays (relativement) en bonne santé où le secteur privé comme le secteur public recèlent un potentiel considérable. On n'a affaire, ni à des chefs d'entreprise bridés par la bureaucratie et écrasés par l'impôt, ni à une administration incompétente et paresseuse qui coûterait beaucoup plus cher qu'ailleurs au contribuable. Finissons-en avec les lieux commmuns qui débouchent sur des raisonnements démotivants voire absurdes. Les chefs d'entreprise ne sont pas d'abord des exploiteurs, l'administration européenne n'est ni meilleure ni pire qu'une autre, les syndicats sont parfaitement capables d'être responsables, ce qui ne veut pas nécessairement dire collaborateurs. Il s'agit, tout simplement et dans l'intérêt de tous, de tirer le meilleur de toutes les forces sociales en réservant à l'Etat, bien dirigé et remotivé, un rôle proportionné et juste dans la gouvernance du pays.
Les chantiers à ouvrir sont nombreux. Education et orientation (et non seulement école), habitat et urbanisme (et non seulement logement social), politique internationale (et non seulement "Europe"), rééquilibrage de l'Etat (et non seulement vente d'actifs et décentralisation), nouveau développement économique (et non pensée unique libérale), écologie des transports et de l'énergie, solidarité internationale, expansion ( et non exception) culturelle. Les grandes problématiques doivent être remises devant le peuple, en cessant de prendre les problèmes par la queue et en utilisant les media nationaux. Faut-il par exemple plus d'impôts directs pour financer des acquis ou de nouveaux besoins sociaux comme la santé, la justice, la recherche ? Comment réévaluer le rôle social et économique des différentes classes d'âge dans la société ? Comment apporter à nos entreprises de nouveaux et solides espaces d'expansion qui sécuriseront leurs responsables au lieu de perpétuer un système d'aumônes et d'emploi précaires qui coûte très cher et qui ne sont pour eux, au mieux, qu'un effet d'aubaine ? Comment former nos élites de façon plus adaptée (très actuel, celui-là !). Retravaillés avec le concours de tous, ces grands thèmes doivent fournir une base solide pour un nouveau projet, qui rassemblerait tous ceux, et ils sont des millions en France et parmis nos amis dans le monde, qui souhaitent construire et non se griser de la magie du verbe.
Raisonner pratique, c'est saisir toutes les occasions pour avancer. Tout ceux qui, en tant que chefs d'entreprise, membres des professions libérales, artisans, cadres de l'économie ou de l'administration, élus locaux, diplomates en poste, sont au contact du terrain, regorgent d'idées et de propositions. Il suffit de les écouter, de leur donner leur chance, dans un esprit dont les Anglo-saxons ou les Belges n'ont pas besoin d'avoir le monopole. Prenons-on au hasard quelques-unes.
Dans la rue, après les 4x4, les véhicules écologiques font leur apparition (en attendant très probablement les 4x4 écolos sans transmission) : pourquoi diable l'industrie automobile et l'administration françaises n'ont-elles pas été capables, en rendant les véhicules écologique accessibles, de créer des marchés qui leur permette de préserver l'avenir, au lieu de s'enfermer dans le thermique et de laisser les créneaux les plus rentables du marché national s'éroder au profit de marques étrangères ?
La France a, pendant des siècles, été l'un des pays en matière d'urbanisme et d'architecture. Pourquoi nous sommes-nous laissés asphyxier par la monoculture du béton-roi alors que le bois, l'acier voire d'autres matériaux offrent des possibilités de développement excellentes ? Pourquoi notre urbanisme est-il souvent affligeant, à commencer par celui qui nous menace sur l'île Seguin, pas loin de chez nous : c'est la promotion qui guide le projet et non le projet, la promotion ! Ce ne sont pas les bons architectes qui nous manquent, ce sont plutôt les bons maîtres d'ouvrages !..
La grande distribution française a envahi le monde entier (peut-être est-ce finalement le Goum moderne !) et elle intervient, non seulement en grandes surfaces mais aussi en proximité. Pourquoi ne donne-t-elle pas l'exemple au quotidien, d'une gestion écologique de la consommation ? Il y les sacs recyclables, bien sûr. Mais rien n'empêcherait de référencer les marques qui incluraient, par exemple, des sanipinces dans les paquets de croquettes avec un livret éducatif sur le chien ou le chat ! L'air de rien, cela fait un joli marché et une oeuvre utile pour combattre un mal endémique, l'incivisme canin !
Nous manquons d'espaces de convivialité collective et chacun s'enferme de plus en plus chez soi ou dans sa voiture, conteste par principe le permis de construire du voisin construire du voisin, réclame des commerces de proximité tout en faisant ses courses chez Auchan ou au Casino. Mais en combattant à la source au nom des abus le tabac, l'alcool, les sucres, la pénibilité du travail, on finit par tuer ce qui sert à la cohésion sociale, à la rencontre, à la distraction (au sens classique !) dans une vie stressée et l'on génère paut-être d'autres maux pires encore. Un travail est à faire pour recréer le nouveau café et peut-être les chambres de commerce ou d'artisanat pourraient-elles se réveiller un peu au lieu de jouer les administrations privées ?
Il ne s'agit pas ici de recréer un concours Lépine -encore le grand Lépine a-t-il beaucoup apporté- mais de laisser s'exprimer la créativité au lieu de la brider. Relancer la France et la future Europe, c'est aussi faire du bench-marking qui saurait prendre aux Américains ce qui est bon : l'esprit d'aventure et d'entreprise, l'énergie, l'esprit pratique et une vision large et laisser ce qui est mauvais ou, au moins, contestable : libéralisme bidon, impérialisme, confessionalisme. Nos jeunes comme nos moins jeunes entrepreneurs ne sont pas une machine à emploi mais des créateurs d'emploi, ce qui n'est pas la même chose. Ils ne demandent pas à l'Etat la charité ou la correction d'une fiscalité qui n'est pas excessive, ils demandent à l'Etat de prendre en charge et de bien faire fonctionner les bonnes infrastructures pour leur permettre, au quotidien, de saisir toutes les opportunités pour créer une valeur ajoutée, un plus économique et social pour la société.
Se donner des espaces de manoeuvre, c'est aussi réfléchir au sens du vote du 29 mai. Le non n'est pas, malgré sa formulation négative, un vote de refus, de peur ou d'hostilité. N'oublions pas que, contrairement au "politique" qui dispose de beaucoup, peut-être de trop, de moyens d'expression, le peuple ne peut faire passer son message qu'en langage binaire par "oui" ou "non", ce qui est peu et si l'on en juge par les réactions politiques, pas assez ! Il appelle, ce NON, une réflexion sur la nécessité d'offrir autre chose et cet autre chose, c'est assez largement sans doute un nouveau projet créateur d'emploi, de sécurité mais aussi d'enthousiasme et de sens de la vie. Or le service des autres, la découverte de nouveaux espaces de création, la préparation de l'avenir et de façon générale la positivité à tous les âges de la vie, sont des valeurs essentielles. Et ceux qui défendent la généralisation d'une sous-culture apatride ou si l'on préfère mondialiste, la consommation-reine, la démolition du service public et la négation de la politique n'ont aucune chance, en France, de s'entendre dire "OUI" car il n'ont guère d'enthousisame à offrir si ce n'est celui- limité- de chanter l'Hymne à la Joie avec nos cousins européens.
L' Histoire nous apprend qu'il faut faire respirer le pays pour lui donner de nouvelles chances. Il ne s'agit pas bien sûr de recréer le colonialisme et son train de malheurs : il correspondait à une époque révolue (encore que, dans certains coins du globe..). Il s'agit de définir un certain nombre de points du monde où la France, associée à d'autres états européens ou non, pourrait créer de nouveaux pôles de culture scientifique, technique ou artistique. Des "plaques" culturelles en quelque sorte, associant des états amis en développement, nos propres territoires souvent confrontés à un avenir difficile, des états développés francophones et d'autres, volontaires pour sortir de la domination géographique. Pourquoi ne pas rêver d'une Françamérique qui, loin de cultiver des relations freudiennes avec l'hexagone, s'autonomiserait : Québec et Saint-Pierre, Louisiane, Caraïbe et Guyane pourraient avec notre aide faire bien des choses ensemble, par exemple. Reconstituer notre profondeur stratégique, à l'instar de l'Allemagne avec l'Europe centrale, est une première nécessité.
Deuxième marge de manoeuvre, la réflexion économique sur le développement durable. Il ne doit pas s'agir d'un simple habillage d'une réflexion de bon sens consistant à dire qu'il vaut mieux travailler mal que bien et que tant qu'à faire bâtir, autant que ça puisse durer qu'il s'agisse d'un service ou d'un investissement. Cela, nos aïeux le savaient déjà et nous l'avions oublié. Non, il nous faut une vraie réflexion de fond, sans préjugés, sur l'économie et son fonctionnement profond. Il nous faut redécouvrir les vrais besoins, non satisfaits, de la population. Pas seulement les besoins ludiques, occupationnels ou frimeurs mais les besoins de culture, de vrai sport, d'approfondissement, de propriété foncière, de sécurisation de l'épargne et de la fin de vie. Revenir vers l'essentiel, le profondément sécurisant et l'équilibrant. Revenir vers les vrais besoins sociaux, aussi et le rôle de la "coopérative" locale, collectivité qui apporte un service public contrôlable et mutuellement enrichissant. Cessons de prendre les gens pour des gogos : choisir entre Casino et Auchan pour acheter Nestlé ou Danone, est-ce en soi de la démocratie économique ou de l'impôt privé ? L'économie s'oriente toute seule, peut-être, mais au travers d'un gespillage insupportable de la ressource humaine et naturelle. Il est donc indispensable que l'humain n'abdique pas son pouvoir de décider et d'orienter.
Un troisième espace nous est donné, celui du bon sens. Et le bon sens nous dit qu'il vaut mieux consacrer notre énergie à des choses qui ont un sens. Or, on voit des gens s'ingénier à faire retourner la Poste ou le transport de voyageurs, services publics qui doivent certes se moderniser techniquement, financièrement et socialement mais dont la fonction même est le lien social qui doit par définition se financer publiquement, aux temps d'avant Louis XI. On voit aussi la lubie européenne se porter sur la vente forcée d'un système politique -le fédéralisme- qui n'est en soi, ni moins "nationaliste" ni moralement ou démocratiquement meilleur qu'un autre. On voit enfin la caste administrative qui nous dirige actuellement propulser un discours totalement décalé par rapport à ses propres motivations ou idéaux. Regagner cet espace d'initiative, c'est en finir avec les lieux communs qui nous sont quotidiennement assénés et travailler sur une juste définition des besoins et la manière de les traiter. Il y a quelques bon exemples sous la main : la justice, la santé, l'échange des populations avec l'extérieur ou, si l'on préfère un terme restrictif, l'immigration. Si l'on pratique cette analyse, on va aboutir à des résultats que les politiques ringardes ou impraticables, voire réactionnaires qu'on nous propose aujourd'hui, avec ou sans "Europe". Encore faut-il accepter, en contrepartie, de considérer qu'une dépense publique n'est pas, par principe, une mauvaise dépense et qu'un impôt juste et direct est la contrepartie d'un besoin social légitime. il s'agit, tout simplement, de remettre la charrue devant les boeufs.
Non, la politique française n'a aucune raison d'avoir la gueule de bois après ce référendum qui devrait au contraire une occasion pour elle de se montrer dynamique et créative. Mais en prenant les mêmes, et prendraient-ils des adjuvants, il est vrai que ça va être difficile. Gardons tout de même l'espoir, dans deux ans c'est possible, sans CIALIS ni VIAGRA !
14 juin 2005 dans reflexions - Europe et International | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack
L'Europe et les sophistes
Hier soir, dès les résultats du vote assurés, la classe politique française était conviée à s'exprimer à travers les étranges lucarnes. Une fois de plus, elle a accouché, à droite comme à gauche, d'une remarquable collection de sophismes apparemment destinés à rejeter les responsabilités sur les opposants internes, l'adversaire politique et même sur les Français eux-mêmes. Nous avons largement été jugés coupables d'empêcher l'"Europe" de tourner en rond, de ne pas obéir aux "consignes" des sous-officiers ( nos militants, qu'on avait pourtant gentiment consultés !), d'être trop stupides pour comprendre nos propres intérêts ou le fait que nous sommes maintenant engagés dans une mécanique européenne irréversible (?) qui rend impossible de renégocier un traité par définition non renégociable (c'est d'ailleurs pourquoi on nous demandait notre avis !).
Les conclusions tirées sont encore plus savoureuses. Le Président Chirac, qui aux applaudissements du camp du oui avait "mis son poids dans la balance", ne semble pas trop concerné et, puisant comme d'habitude une nouvelle légitimité dans le désaveu, parle d'un nouvel élan. Il est vrai qu'avec un premier ministre à moins de 25% de satisfaits..Les premier ministrables de droite ont laissé entendre qu'avec encore plus de dynamisme et de réformes ( = plus de libéralisme N.d.T.) la France aurait des solutions (!). Les responsables de gauche ouiouistes ne sont pas mauvais non plus. Après avoir dit aux Français qui ont débattu jusque dans leur propre famille ou au bureau qu'ils s'étaient trompé de débat, on leur explique que c'est bien la droite qu'il faut combattre (comme aux européennes). Ou bien, qu'il n'y a rien à faire, puisque les carottes européennes sont cuites et qu'il est inconcevable de démentir une négociation désormais figée dans le marbre. Décidément, la psycho-rigidité semble bien être caractéristique d'une bonne partie de nos "élites" politiques : les généraux et leurs états-majors sont clairement désavoués mais, comme en 17, rejettent les responsabilités sur le poilu. Ca bloque.
Alors, que faire ? Tout d'abord, sans doute, penser à l'essentiel c'est-à-dire à la situation économique. Pendant que le processus de ratification se poursuit - et il permettra sans nul doute à bien d'autres Européens de faire entendre qu'ils veulent une politique sociale et non un cartel libéral à leur tête-, travailler à faire des propositions économiques nouvelles, s'appuyant sur une dépense publique maîtrisée, une réflexion profonde sur les moteurs de la croissance et non sur la phobie du secteur public. Après tout, Keynes était Européen !
En même temps il faut relancer l'Europe par l'action concrète et les projets nouveaux dans le monde entier et non à travers une idéologie douteuse. Il faut aussi rassurer nos partenaires et leur faire comprendre nos intentions positives. Il faut construire et reconstruire, en Europe mais aussi au-delà de l'Europe, nos partenariats logiques et naturels : lancer une reconquista intellectuelle, économique et politique devient indispensable, loin des refuges frileux de l'"exception culturelle" (exception à quoi ?). C'est là et pas ailleurs que doit résider le changement nécessaire.
Parmi les peuples d'Europe qui ont eu droit à la parole directe (rappelons que l'abstention a été très large en Espagne et qu'aux Pays-Bas, en Allemagne ou au Royaume-Uni, il faut être aveugle pour nier que la base est mécontente), les Français sont les premiers à marquer une inflexion, une volonté d'autre chose. Face à la pensée unique vendue par la droite et parfois aussi relayée par la gauche, ils ont su s'exprimer de façon massive et réfléchie. Ecoutons-les avant d'agir pour la suite.
30 mai 2005 dans reflexions - Europe et International | Permalink | Commentaires (1) | TrackBack
Le bon cocktail
Chirac, Jospin et leurs amis ont beau faire : multiplier les interventions "officielles" dans la campagne, taper plus ou moins ouvertement sur Laurent Fabius, faire venir en renfort tout le gratin du socialisme européen, gloser indéfiniment sur le texte proto-fédéral accouché du conclave européen semble ne servir de rien. Les Français n'ont pas l'air de vouloir les écouter et ils commencent même, semble-t-il, à s'impatienter d'entendre les appels au "sens des responsabilités" proférés par des gens qui n'en ont pas toujours donné l'exemple. Pas plus que bien d'autres Européens, ils ne sont prêts à accepter qu'on leur vende la coopérative européenne comme une boîte aux promesses politiques : ils connaissent trop bien le boniment chiraquien.
Les Français sont loin d'être les seuls à réagir : aux Pays-Bas, la victoire du "non" se profile ; au Royaume-Uni, Blair recule. En Rheinland-Westfalen, le SPD (et les Verts) ont subi une défaite historique dans un état fédéral gouverné depuis des décennies par les socialistes. Les analyses (lisibles par exemple sur le site du ZDF) font ressortir une profonde incompréhension pour des "réformes" dont les résultats positifs, pour les populations victimes de la crise économique, tardent terriblement à venir -s'ils viennent un jour (et pourtant, le premier ministre du Land est plutôt apprécié à titre personnel). Ils font aussi ressortir la perte de vitesse du parti vert et l'on comprend dès lors le zèle considérable déployé par le chancelier et aussi par Daniel COHN-BENDIT, chef du groupe Vert au parlement européen, pour intervenir dans nos choix : même à l'arraché, un oui français viendrait à point pour arranger leurs affaires, qui ne vont pas très bien.
La France est donc loin d'être le mouton noir de l'Europe. Et quoiqu'en dise le sieur COHN-BENDIT, les Français ne sont pas des bêtes qui ne veulent pas comprendre où est leur bien. Au contraire, ils posent, en particulier à gauche, des questions gênantes auxquelles l'establishment politique refuse de répondre. La principale me semble être celle-ci : pourquoi beaucoup de "socialistes" européens s'obstinent-ils à confondre le constat que l'économie de marché existe depuis toujours -constat qui n'implique aucune adhésion particulière- avec un réflexe conformiste par rapport aux théories libérales ? Le fait d'avoir, pour beaucoup d'entre eux, une culture de hauts fonctionnaires n'ayant fait au mieux que des "stages" sans risque et à haut niveau dans le secteur privé, n'explique pas tout.
La carence de la pensée économique sociale, l'audience insuffisante de la sociologie moderne et de la recherche en général, l'indigestion d'information qui conduit au comportement moutonnier ont aussi leur part dans ce désolant constat : la pensée de gauche est profondément contaminée par le libéralisme. Celui-ci est devenu, par un paradoxal retour des choses, plus matérialiste encore que le matérialisme historique qu'il a victorieusement combattu, tout au moins à travers son avatar marxiste-léniniste. Et sous prétexte de réalisme, de mondialisation, d'acceptation de rapports de force soi-disant définitifs avec l'hyperpuissance américaine, on en vient parfois, dans les rangs des leaders socialistes européens comme d'ailleurs dans ceux des Verts, à jouer sur les deux tableaux.
D'une part, on spécule sur la légitimité historique, l'ambiance de l'Internationale, la discipline de parti, les drapeaux rouges ou verts, les discours ronflants sur l' avenir social. On invoque sans cesse la solidarité, la fraternité, la laïcité et des tas de mots en "té" ou en "isme" (en français) censés justifier la fidélité électorale des ci-devant masses laborieuses. On voudrait bien aussi, parfois, bénéficier de la double représentation : une première fois grâce à la démocratie représentative et une seconde à travers la "société civile".
De l'autre on privatise à tour de bras, on en rajoute même parfois sur la banalisation du service public, on laisse aller le démantèlement de l'Etat, on ressort même faute de mieux la théorie de l'économie sociale de marché (Soziale Marktwirtschaft) qui reste un concept fondamentalement libéral, on maintient voire on développe certains privilèges économiques ou sociaux, on joue l'égoïsme social plutôt que la satisfaction des besoins de tous et pour finir l'atlantisme (vous comprenez, il faut bien changer et tout va si vite..).
Cette forme de schizophrénie ne peut, au bout d'un certain temps, qu' éveiller chez ceux qui souffrent dans leur vie quotidienne le sentiment d'être bernés. Ils ont donné leurs voix aux "socialistes", au sens générique du terme et se retrouvent avec une politique qui n'a pas grand'chose de socialiste. Mais ce qui est plus grave, on ne leur apporte aucun espoir, aucun projet concret qui justifierait les efforts réalisés par les classes populaires et plus généralement par ceux qui encaissent les dommages collatéraux du libéralisme et de la gestion technocratique de nombreux problèmes. Consommez, d'abord !
Où sont les perspectives pour les personnes vieillissantes à qui l'on fait maintenant la charité nationale ? Où sont les projets pour développer la satisfaction des besoins essentiels : emploi, logement, éducation ? Dès qu'on recherche des solutions, un silence assourdissant monte des rangs des partis. On reste dans l'attente d'une nouvelle approche keynésienne qui, au lieu de chercher à hiérarchiser le secteur public et le secteur privé au bénéfice de ce dernier, attellerait l'un et l'autre au service du bien commun.
Dans ce contexte, la future "Europe sociale", nouvelle invention des Pangloss modernes, ressemble un peu à la carotte qui se balance devant le nez de l'âne et qui est suspendue à une canne à pêche attachée au bât : plus l'âne avance, plus la carotte recule. L'économie européenne de consommation peine de plus en plus à soutenir la croissance alors que les Etats-Unis bénéficient de la traction des dépenses de défense et du crédit international et la Chine de l'explosion de marchés que nous avons nous-mêmes définis, en plus du sien. L'économie industrielle de l'Europe tend à se voir de plus en plus substituer celle du commerce, ce qui est à partir d'un certain point dangereux. Et nos agriculteurs de la terre ou de la mer sont devenus les hilotes de l'administration européenne, criblés de dettes et dépendant de la dernière circulaire de Bruxelles. Les problèmes sociaux fondamentaux : déficit éducatif, vieillissement global de la population, urbanisme inadapté, marchandisation de la santé, ne sont pas approchés au fond par de nombreux gouvernements. Quant à la "gouvernance européenne", on voit mal en quoi elle pourrait séduire quiconque et en particulier ceux qui en ont déjà fait l'expérience. Cela n'implique nullement de contester les mérites d'une confédération européenne, tant qu'elle ne se pique pas de se transformer en gouvernement fédéral d'une tour de Babel plus technocratique encore que les Etats existants.
Cette profonde insatisfaction se double, en France, d'une véritable inquiétude quant au devenir national. Qu'on le veuille ou non, la France n'est pas un pays européen comme les autres. Comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la Chine ou le Portugal, elle n'est pas responsable de son seul destin mais aussi de celui de l'avenir d'une langue, d'une vision sociétale particulière assise sur un droit, une éducation, des principes de civilisation et une dialectique particulière de l'Etat. Cette vision, de très nombreux autres pays liés à la France par l'Histoire la partagent plus ou moins et de ce fait, la France n'est pas comptable seulement de son propre avenir mais de celui d'une alternative culturelle globale dans le monde. C'est un état souverain, au plein sens du terme, qui pratique une idéologie spécifique et exemplaire.
Aussi la majorité des Français ne souhaite-t-elle visiblement pas, à ce stade tout au moins, se fondre dans un système pratiquement inféodé à une idéologie chrétienne-démocrate respectable, sans doute, mais qui n'est pas la leur. De plus, au delà de sa propre existence et de principes généraux que toute démocratie moderne peut s'approprier, ce système n'a pas d'idéologie autre qu'économique. Or, les Français viennent de percevoir qu'à travers la rénovation des traités européens, "on" cherchait à leur vendre une France docile et muselée, qui parle quand c'est son tour dans un concert européen : en quelque sorte ils réagissent à Maastricht avec un temps de retard, ce que ne manquent pas de leur reprocher les Yes-men officiels. C'est leur droit cependant et la notion de peuple n'est pas en soi condamnable : que ceux qui sont prêts au nom du "réalisme" à accepter l'atlantisme européen, donc le leadership d'une nation ou rêvent d'une Europe fédérale et régionale qui prétend en constituer une et mêm plusieurs, y songent : la taille seule justifierait-elle le sentiment national et communautaire ? Que MM. Juncker et Barroso, qui à tout hasard parlent maintenant d'un second referendum, y songent : il ne fait pas bon jouer la carte forcée et s'ils le faisaient, ce seraient eux qui mettraient en jeu l'"avenir de l'Europe".
Déception sociale, inquiétude nationale, comment s'étonner que les Français refusent la fuite en avant et, avec bien d'autres Européens, n'acceptent pas, particulièrement à gauche, que leurs politiques les abandonnent et leur tiennent des discours décalés ? Mieux vaudrait chercher à les comprendre et à leur apporter les projets qu'ils attendent au lieu de leur reprocher d'être à la remorque de leaders trop divers. Y voir une contradiction, c'est impliquer que les Français sont inféodés à des partis ce que, Dieu merci, ils ne sont pas. N'inversons pas les valeurs : dans un cocktail ce ne sont pas les Français qui sont les glaçons et la classe politique, le barman. Le barman, c'est bien le peuple et le mélange est souvent bon à l'arrivée, si le barman sait bien secouer les ingrédients et les glaçons...dans son shaker.
Dimanche soir, nous seront fixés et il est fort possible que la France, comme elle l'a souvent fait dans son histoire, sache aiguiller une inflexion vers le futur qui engage aussi celui d'autres pays en refusant le fédéralisme qu'on lui vend sous prétexte d'améliorer les traités. Le train de l'Europe doit aller à la bonne vitesse sur la bonne voie, celle d'une libre confédération d'états européens où la France puisse garder ses marges de manoeuvre, affirmer sa vocation spécifique et s'inventer un nouvel avenir. C'est tout le sens du vote de dimanche et celui du travail qui reste à faire sur un nouveau Traité. Que ce message, qu'il soit délivré par les Français ou d'autres Européens, arrive à ses destinataires et qu'ils sachent le comprendre, c'est tout ce qu'on peut souhaiter.
24 mai 2005 dans reflexions - Europe et International | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack
Une vraie note de fond sur le TCE
"Un texte hypertrophié, bloquant plus que facilitateur, l’accentuation des modes fédéraux de fonctionnement sans projet politique et sans les contrepoids propres au fédéralisme et la démocratie à la marge". Ce sont les trois aspects du Traité « constitutionnel » européen que Béatrice BUGUET examine dans son article paru dans le numéro 2 de cette année de la REVUE DU DROIT PUBLIC et de la Science Politique. A la lecture de son analyse pertinente, vous comprendrez pourquoi « ne pas acquiescer à un texte n’est pas s’opposer à l’Europe. C’est, en l’occurrence, la tenir en estime assez haute pour la vouloir réfléchie, approuvée et cohérente ».
Je vous invite à lire cette contribution attentivement et à la distribuer autour de vous ! Pour télécharger l’article sous format PDF, cliquez ICI !
23 mai 2005 dans reflexions - Europe et International | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack
Bush se bouge...
Intéressant cette petite balade du président US aux marches de l'Est...Est-ce vraiment pour le plaisir de provoquer son camarade Poutine et de préparer dans les meilleures conditions possibles la prochaine partie d'un nouveau Grand Jeu en Asie Centrale ou ailleurs ? M'est avis que cette affaire a peut-être davantage à voir avec l' Europe.
En faisant vibrer la corde sensible du sentiment anti-russe qui a, dans les pays baltes ou en Pologne, des raisons d'exister, différents objectifs peuvent être poursuivis. Aux Etats-Unis mêmes, raffermir la fidélité politique des électorats originaires de ces pays. Lier plus fortement encore aux intérêts américains la frange orientale de la nouvelle majorité européenne comme cela s'est fait avec Madrid et Rome, en exploitant les tendances françaises à un Directoire européen avec l'Allemagne. Préparer peut-être une présence militaire américaine dans l'est du continent, du côté de Kaliningrad, qui compléterait la référence à l'OTAN dans le projet de traité constitutionnel et musèlerait bien les sorties russes sur la Baltique. Et, ce qui ne gâte rien, gêner la réimplantation économique et politique de l'Allemagne dans une zone qu'elle a traditionnellement sous son influence : il s'agirait de s'insérer entre la Russie et la RFA, qui sera probablement retenue comme partenaire n°1 des USA en Europe. Du concret, tout cela.
Ce qui semble sûr c'est que pendant que certains s'agitent sur leurs chaises en rêvant d' une Europe fédérale ou se livrent à la diplomatie spectacle, nos amis américains bougent et font valoir leurs atouts dans ce qui est censé être notre pré carré. A quand un déplacement officiel au Québec ou en Louisiane pour notre président ? Saint-Pierre et Miquelon, la Caraïbe, la Guyane, les endroits ne manquent pas pour que la France montre un nouveau profil, crée des universités régionales, fasse valoir son nouveau pavillon marchand, affiche sa culture et sa rupture avec le colonialisme et l'esclavage, propose de nouveaux espaces économiques de développement. L'affirmation d'une défense globale et d'un autre modèle politique doit se faire dans l'espace mondial, non en circuit fermé et dans un cadre géographique à la fois limité en indépendance réelle, en fondements éthiques et en faculté d'initiative.
8 mai 2005 dans reflexions - Europe et International | Permalink | Commentaires (0) | TrackBack
Techno-parade et vraies questions
A un mois du vote sur le TCE, la lourde machine de propagande des partis et de la technocratie s'est mise en route : c'est la techno-parade !
L'establishment politique fait donner les vieilles gardes et l'on voit Simone Weill, VGE, Lionel Jospin, Jacques Delors, devant ceux-là mêmes qui les avaient gentiment poussés vers les placards, donnant de la voix et expliquant au peuple égoïste, incapable d'"idéal européen" et mû par les seuls "intérêts catégoriels", hétéroclites comme chacun sait, qu'il doit se ressaisir et écouter bien sagement les instructions de ses dirigeants. Voudront-ils regagner leur exils respectifs si le "oui" gagnait, c'est une autre histoire....
Paniqué par les éventuelles conséquences d'un NON pour la droite, le gouvernement n'hésite plus sur les moyens. Il fait placarder, aux frais du contribuable, des morceaux choisis de la "constitution" sur les panneaux publicitaires. Et la distribution du texte du traité et des bulletins s'accompagne d'une note de propagande en faveur du oui. Les chroniqueurs fédéralistes de certaines radios s'en donnent à coeur joie, au point de faire naître un débat salutaire sur l'impartialité des antennes nationales. On mélange joyeusement, pour les besoins d'une cause très discutable, d'authentiques réalisations européennes comme l'Airbus avec un choix politique sur un modèle particulier d'association européenne. Revenu au premier rang du oui, Jacques Chirac, toujours aussi bon bateleur qu'il est mauvais homme d'Etat, montre avec son aplomb habituel mais devant une galerie de plus en plus lasse ses tours favoris : récupération tous azimuts, pirouettes verbales, promesses invraisemblables, aberrations proférées avec culot "droit dans les yeux". Le général de Gaulle, qui en a pourtant beaucoup vu, doit se retourner dans sa tombe devant ce triste numéro : le gaullisme servant d'alibi au grand retour de la politique des partis.
Pourtant, n'en déplaise aux apprentis sorciers du fédéralisme européen, le concept européen n'est la propriété de personne et toute tentative de transformer un débat sur "quel contrat européen les Français peuvent-ils accepter sans se renier ? " en "pour ou contre l'Europe ?" est non seulement sotte mais malhonnête. Elle reflète l'angoisse d'une bonne partie des milieux politiques, non seulement en France mais ailleurs, devant la perte de face que représenterait pour eux un "non" populaire dans leurs états respectifs. L'affiche officielle, c'est "Vive l'Europe !", mais leur véritable devise, c'est : "Technos de tous les pays, unissez-vous !"
Essayons donc de résumer en quelques points essentiels les questions qui se posent et aussi celles qu'"ils" ne veulent pas poser...parce qu'elles risqueraient de fâcher ou, ce qui serait plus dangereux encore, de faire réfléchir.
S'agit-il de voter pour ou contre l'"Europe" ?
Non, bien sûr. J'ai personnellement voté pour Maastricht en tant que traité, parce que j'estimais et j'estime toujours qu'il représentait, dans le périmètre européen d'alors, un équilibre acceptable pour la France. Sur les bases de ce traité, il était possible à des organes européens qui souhaitaient faire une politique inspirée par autre chose que l'obsession libérale, de faire beaucoup de choses : lutter contre les conséquences d'une mondialisation prévisible depuis des décennies, agir pour la coopération internationale, construire des services publics européens. Mais ils n'en avaient pas envie et avec les nouvelles majorités, ils en auront encore moins envie : l'idée que les Etats empêchaient les technos européens de faire du bon travail et qu'avec la "constitution" ça va changer ( enfin, du social !) ne repose sur rien de sérieux, c'est une affirmation gratuite.
Peut-on défendre l'idée d'une entité politique indépendante avec une défense dépendante ?
Là, c'est se payer franchement la tête des gens. Jacques Delors lui-même n'ose pas dire qu'en posant dans un traité constitutionnel les principes d'une défense étroitement liée à l'OTAN (Art. I-41.7) c'est-à-dire, qu'on le veuille ou non, aux Etats-Unis, on avancera vers l'indépendance politique de l'Europe, laquelle est censée, précisément, justifier la construction européenne. Depuis que la politique existe dans le monde, on n'a jamais vu une entité politique se rendre indépendante à travers une défense étroitement dépendante de la puissance dont elle est censée s'affranchir. Or, c'est le seul pays réellement indépendant en termes de défense, la France, qui vient doucement se soumettre à la nouvelle majorité européenne. Et cette majorité-là est issue d'un élargissement hâtif et parfaitement contradictoire, tout le monde en est conscient aujourd'hui, avec la fameuse intégration européenne et a fortiori, avec son indépendance sans laquelle elle n'a pas de sens. Ou alors elle a le même sens que l'ALENA en Amérique...c'est d'ailleurs la raison pour laquelle de nombreux amis d'Amérique Latine souhaitent un "non" français : pour eux, le TCE a un goût qu'ils ne connaissent que trop bien, celui du gouvernement par des Yes-Men locaux inféodés à Washington.
Existe-t-il un "peuple européen" ?
L'air de rien, cette question est essentielle. Pour moi, l'existence d'un peuple précède celle d'une constitution et à mes yeux, ce peuple n'existe pas et n'est pas près d'exister. L'Europe, elle, a toujours existé et elle a souvent été beaucoup plus "intégrée" qu'aujourd'hui. A travers les cousinages entre Cours, les "tours d'Europe" universitaires des intellectuels d'alors, les échanges scientifiqueset culturels favorisés par une connaissance réciproque des langues proportionnellement bien meilleure chez les élites que maintenant. Les banquiers étaient européens, les armées souvent elles aussi, même et surtout sous Napoléon voire sous d'autres chefs plus contestables encore (toujours au nom d' "Europes Nouvelles " bien sûr). Tout cela a-t-il créé un "peuple européen" et même, serait-ce en soi une bonne chose ? Le gros problème de la fuite en avant et de la construction européenne pratiquée pour elle-même est que l'on ne sait pas où l'on va, ni pourquoi, ni au nom de quoi. C'est un train sans destination dans lequel on fait monter toujours davantage de monde : les Bulgares et les Roumains montent à bord, les Turcs sont sur le marchepied, les Ukrainiens, les Croates sont au guichet et on parle déjà de l'Arménie ou du Kazakhstan. De fait, pourquoi priver certains peuples du progrès économique et politique que représente un marché unique assorti d'une coopération politique raisonnable ?
En effet, mais qu'alors on ne nous parle plus d'indépendance internationale, de progrès social pour les plus avancés, et de constitution : le parlement européen est d'ores et déjà une Tour de Babel, et l'on rencontrera de temps en temps, avec surprise, un commissaire français au détour d'un couloir du Berlaymont. Alors, pourquoi ne pas dire aux politiques devenus eurolâtres : "Calmez-vous, laissons du temps au temps et travaillons au bien-être quotidien de tous, plutôt que chercher dans l'urgence un Roi soliveau aux grenouilles européennes ! "
Et le Royaume-Uni ?
Une fois de plus, on voit ressurgir les vieux fantômes. Les plus "européens" montrent bien les limites de leur raisonnement en excluant d'emblée les Britanniques, suspects à leurs yeux de n'être point européens, c'est-à-dire, en fait, continentaux. Mais en quoi le concept européen se ramène-t-il au continent et est-ce l'intérêt de la France de jouer les duettistes avec la seule Allemagne, dont la capitale s'est déplacée de 1000 km vers l'Est ? Plus généralement, l'accusation d' atlantisme portée vis-à-vis des Britanniques est à la fois anachronique et inconsistante. Anachronique parce que bien avant que les Etats-Unis n'existassent, les Britanniques qui sont tout aussi européens que nous ( les Romains, les Normands, les Angles, les Saxons, Gibraltar, la Gascogne, le Portugal, vous connaissez ?) n'ont jamais voulu d'une domination continentale et cela nous a bien servi en 1940 (nous avons parfois la mémoire bien courte, car sans eux nous aurions bien l'Europe intégrée aujourd'hui, mais laquelle !)...Inconsistante parce que ceux qui veulent nous faire signer une "constitution" institutionnalisant une défense européenne fondée sur l'OTAN sont bien mal placés pour critiquer Londres, qui ne s'appuie sur les Américains que par une réaction viscérale à l'axe Berlin-Paris et non par solidarité de principe. En vérité, une "Europe politique " où les Britanniques ne joueraient pas n'a aucun avenir et elle est même, à la limite, dangereuse pour les intérêts français. Ne confondons pas intégration continentale et construction de l'Europe, puissance mondiale !
L'"Europe" progresse-t-elle socialement ?
Les gens sensés jugent aux actes, et non aux principes et on nous redit assez que le TCE proposé reprend les traités existants en y rajoutant de salutaires principes qui vont "enfin" ouvrir la route à l'Europe sociale voulue par les vrais socialistes..Alors, quelles sont les avancées sociales réalisées dans les états européens depuis la création de la Communauté puis de l'Union ? Si l'on estime que le parlement européen devrait en dire davantage, où sont ses propositions et surtout ses réalisations ? Avec la circulaire Bolkestein, momentanément mise au frigo, la Commission, elle, s'est exprimée et avec cohérence. Quant au conseil des ministres européens, on a compris qu'aussi bien à la maison qu'à Bruxelles, ses membres étaient et sont bien en peine de faire avancer les affaires, à supposer qu'ils en aient la volonté. Le fait que dans certains états nouvellement adhérents, la meilleure qualité de la gouvernance et l'ouverture des marchés fasse faire des progrès substantiels à l'emploi est indiscutable. Mais ce n'est pas là le débat : ce n'est pas parce que la Communauté Européenne était et reste une bonne chose en termes économiques que le traité proposé devrait permettre des avancées sociales permettant une plus juste redistribution des risques et des bénéfices du travail. A la vérité, le bilan global, pour les états les plus avancés, est très faible. Par contre, des secteurs entiers sont et seront sinistrés : est-ce l'ouverture des marchés internationaux qui sauvera Pechiney du démantement par Alcan, est-ce la chasse au capitalisme public, exercice favori des eurolâtres, qui protégera les salariés d'entreprises nationales (françaises ou autres) de la prise de contrôle par des intérêts apatrides voire américains, chinois, ou autres ? Est-ce l'obsession de la croissance par la consommation (et non par le développement durable), voulue et encouragée par les intérêts des négociants, qui apportera le mieux-être social ? Il me semble que c'est d'abord aux dirigeants européens de s'engager sur une politique sociale claire, ensuite seulement aux peuples de décider. Pas de chèques en blanc dans le domaine social !
Un fédéralisme européen est-il viable ?
Le vrai débat, sous-jacent à cette histoire de vraie-fausse constitution, est bien là. D'un côté ceux qui veulent "avancer" pour avancer, sans trop savoir ce qu'il y a à la sortie et qui s'imaginent l'Europe du futur comme une nouvelle France, qui ferait résolument pièce aux empires américain, chinois, russe ou autres et saurait être l'état fédéral et idéal. De l'autre, ceux qui pensent que les cultures ne s'achètent pas (ni ne se vendent) sur les marchés non plus que les conquêtes sociales et que la politique n'est pas une simple superstructure de l'économie, bref qu'il faut raison garder et travailler au présent. C'est sans doute pourquoi beaucoup de ceux qui sont vraiment sortis de l'hexagone ou du microcosme bruxellois sont très réservés sur l'idée d'un fédéralisme européen. Même les états fédéraux ou confédéraux qui partagent une culture forte et plus ou moins unie linguistiquement (Etats-Unis, Russie, Belgique par exemple) ont déjà bien du mal, au travers d'histoires mouvementées et parfois dramatiques, à faire fonctionner leur système, qui d'ailleurs n'est pas forcément un modèle politique à imiter.
Alors, avancer à marches forcées dans cette direction n'est probablement pas raisonnable, même si cela nourrit les ambitions de certains. Ils ne seront d'ailleurs guère nombreux car à l'allure des élargissements successifs le nombre des postes à pourvoir par des Français est de plus en plus faible.. A en juger par l'esprit d'autoflagellation et de fatalisme "mondialiste" qui règne dans certains milieux aujourd'hui, on trouvera peut-être même des amis pour s'en réjouir ! Or l'existence politique passe d'abord par la volonter d'exister. Pour ma part, quitte à passer pour un nationaliste impénitent que je ne suis d'ailleurs nullement, je suis résolument hostile au fédéralisme qui représenterait à mes yeux un recul social et culturel caractérisé et surtout une option totalement irréaliste. Alors, se le laisser (déjà) imposer de l'extérieur : non, merci !
Pourquoi l'establishment politique est-il globalement pour le TCE ?
Il y a beaucoup de raisons à cela : les réalités sont têtues et l'Europe, globalement, a le dos large. On peut lui imputer, négativement, ce qu'on a été incapable de faire et, positivement, ce qu'elle pourrait (théoriquement) faire. Or, dans les pays européens les plus développpés et en particulier le nôtre, les marges de progression deviennent problématiques. Faute d'imagination et de dynamisme, faute de sens de l'Etat, les problématiques de logement, de santé, de retraite, de transport, d'emploi, de dynamique culturelle française se révèlent difficiles à résoudre. Alors, il n'y a plus qu'à persuader le public que, mondialisation obligeant, ce n'est que dans la construction européenne que l'on pourra résoudre ces difficultés qui sont celles qui intéressent au premier chef la masse des Français. C'est ce qui s'appelle en termes rugbystiques botter en touche, et c'est rudement tentant pour des politiques qui n'ont jusqu'à présent guère su convaincre sur les problématiques principales. Une autre raison qui peut être avancée, c'est que le microcosme européen et en particulier les membres de la Convention qui a concocté le TCE, est largement composé de gens qui n'ont guère de contacts directs avec la population française (ou autre). On est entre soi et on échange de belles idées. Les réalités de terrain, elles, sont bien loin et le déficit d'efficacité se comble avec de la guimauve européenne.
Le non déchaînera-t-il une catastrophe ?
Pour la France, sûrement pas. Pour l'Europe, non plus. Le Royaume-Uni vit très bien sans l'euro et certains le donnent même en exemple économique. Il est vraisemblable qu'au moins un état, sinon plusieurs, répondront eux aussi négativement à des referendums sur le TCE et il est clair aussi, malgré les dénégations à droite et à gauche, que des scenarii alternatifs existent ou existeront. Comme par hasard, d'ailleurs, la montée du non populaire justifie la soudaine souplesse de la Commission sur certains points qui importent au gouvernement français. Ou cette souplesse est réelle, et la négociation n'était pas bonne, ou elle n'est que feinte et comment faire confiance au TCE ?
Vu la liste impressionnante des nouveaux et futurs adhérents, comment imaginer que dans un marché unique de cette importance, l'avis négatif d'un des états majeurs de l'Europe sur une version de traité puisse déclencher l'arrêt de la "construction" européenne ? On n'a rien vu de tel après la renégociation demandée par Margaret Thatcher, ni après l'échec niçois et il faut s'en réjouir, car cela prouve que la carte forcée imposée à une France encore existante en tant qu'état souverain n'est pas encore d'actualité. L'animal n'a pas encore perdu toutes ses dents !
A quoi peut-on dire oui ?
A beaucoup de choses et en part
