L’aveuglement
Certes, la logique du profit existe et pour beaucoup d’entre nous il est acceptable voire sain qu’elle régule les secteurs non essentiels de l’activité humaine, ceux qui ne mettent en jeu ni des droits fondamentaux ni la sécurité des personnes ni le devenir de la Planète. C'est que le jeu de l’innovation, de la concurrence et de l’initiative peut dans une certaine mesure et sous le regard attentif des gouvernements et de la société, apporter des résultats positifs.
C'est là l'expression sociale d'une donnée essentielle de l'être humain : la recherche au travers de l'activité économique de son propre développement personnel. Mais dans le domaine économique comme dans le domaine moral, la liberté de chacun doit s'arrêter là où commence celle des autres.
...face à une logique du profit
Aussi est-il aberrant, comme l’exemple de l’exploitation pétrolière de BP dans le golfe du Mexique le montre une fois de plus, de s’attendre à ce que la logique du profit satisfasse les impératifs de la sécurité publique ou celles du rapport de l'Homme à la Nature.
Il est donc stupide, irresponsable voire potentiellement criminel d’exiger par principe que la sphère de compétence privée envahisse de façon exclusive le transport aérien, la fourniture d’énergie, la culture, le sport, le service de l’eau ou la sécurité du niveau de vie de tout un chacun car ce serait, précisément, menacer à un moment ou à un autre la sécurité des personnes et la liberté des gens.
C’est pourtant bien ce vers quoi, par exemple, les idéologues de
S’image-t-on pourtant que le sacro-saint Privé constituera, aux dépens d’actionnaires de plus en plus voraces et passagers, les réserves financières nécessaires pour prévenir des risques énormes ou pour répondre aux conséquences d’une catastrophe de centrale nucléaire vieillissante, de la chute de quelque A 380, du crash d'un TGV "privatisé", d'un accident majeur dans un tunnel à péage ou encore d’un effondrement du système financier suite à une récidive des errements bancaires qui mettrait en danger les retraites complémentaires de millions de gens ?
Certains le prétendent sur le thème "Nos ingénieurs vaincront, car ils sont les plus forts" ou "La chance sera avec nous !". Pourquoi pas Dieu, tant qu'on y est !
Mais la vraie réponse c'est non, bien sûr. Pourquoi ?
...qui ne fait que s'accélérer,
Tout simplement parce que le secteur privé a, et de plus en plus, le profit pour seule finalité. L’entreprise familiale, patrimoniale, coopérative, citoyenne associant capital, travail et compétence a, qui plus est, tendance à disparaître au profit d’entités déshumanisées au capital de plus en plus volatil, régies par des logiques de court terme et donc de moins en moins responsables.
Ce sont souvent de très grandes entreprises qui prennent aujourd'hui en charge avec la complicité des pouvoirs politiques, censés être des régulateurs, des pans entiers de l'économie en formant des oligopoles si puissants que les prix qu'ils pratiquent sont en fait un quasi-impôt. A-t-on le choix d'éviter les opérateurs de téléphonie mobile, les vendeurs d'eau minérale ou non, de services bancaires, d'énergie ? Non, c'est l'un ou l'autre et à partir de ce moment on paie un impôt privé et qui plus est, sans abattements.
Ces entreprises affichent dès lors une prospérité insolente dûe paraît-il à la qualité de la gestion privée mais en fait, trop souvent, à l'affermage que l'Etat leur a consenti sans s'assurer d'une véritable concurrence.
On a parfois l'impression de voir, avec la bénédiction du pouvoir politique, devant nos yeux un avatar des fermiers généraux du 17ème siècle, offrant même des fêtes au roi, avec bien sûr les risques que cela comporte..
Mais pour eux, contrairement au secteur public, investir pour assurer la sécurité des clients, le bien-être des collaborateurs, la protection réelle de l’environnement est de moins en moins à l’ordre du jour, en dépit d'une phraséologie du développement durable qui cache des préoccupations exclusivement publicitaires.
Ce serait dans leur esprit de l'argent gaspillé, obérant les résultats à servir aux fonds de pension actionnaires, avec deux conséquences possibles : faire chuter les cours en Bourse ou menttre en danger les postes de direction générale.
L'exemple de BP est significatif : la production avant tout même si le personnel fait savoir qu'il ya des problèmes!
Dès lors, la porte est ouverte à rogner sur ce qui fera la sécurité et le bien-être du client, la motivation du personnel, le véritable progrès technique ou la protection de l'environnement.
Les conséquences de ce comportement, à terme plus rapide qu'on ne le croit, sont imparables.
en face de risques inassurables.
Alors, faute de prévenir, pourrait-on au moins s’assurer contre les conséquences de cette inconséquence ? Mais qui voudrait –et pourrait- assurer de tels risques ? C’est techniquement impossible en plus d’être éthiquement condamnable. Prises dans la même logique les assurances elles aussi n'en faut qu'à leur tête et à l'heure où elles refusent même d'assurer les collectivités locales (marché non rentable et soi-disant trop risqué), comment leur parler de tels aléas ?
Qui est le plus "libéral" : Obama, Sarko ...ou les rois de France ?
Il est piquant de voir aujourd’hui le président des Etats-Unis, pays d’esprit essentiellement libéral, batailler avec une « major », d'origine britannique il est vrai, pour vaincre une logique aberrante qui privilégierait les actionnaires aux dépens des sinistrés ce qui revient à récupérer des réserves financières qui auraient dû être constituées.
Au moins a-t-il le mérite de se battre, quitte à ce que BP ne puisse indemniser un deuxième sinistre qui se produirait ailleurs…
L’état français par contre, actionnaire de référence de TOTAL et bénéficiaire de l’énorme fiscalité indirecte que génère ce groupe, a toujours laissé plus ou moins les mains libres à « sa » société pétrolière et gazière…et les collectivités locales victimes de ses pollutions marines se débrouiller. Et non content de cet échec majeur il récidive en privatisant de facto le secteur nucléaire tout comme bientôt de grands pans des transports terrestres.
Autrement dit, les leçons du passé - car, ne l’oublions pas, les transports, les postes ou la fourniture d’énergie ont commencé par être privés avant d’être des services publics- ont été complètement oubliées…alors que ce sont souvent des rois ou des ministres conservateurs qui ont nationalisé, non des « socialistes » : il a existé des droites intelligentes ! Louis XI ou Napoléon étaient ce qu'ils étaient, mais au moins ils pensaient et avaient au moins une vision durable du bien public !
Pour eux, faire fonctionner une Poste publique ou inventer un investisseur public à long terme comme la Caisse des Dépôts, c'était du vrai développement durable.
On n'avait pas affaire à des génies capables de créer une banque de plus ou de laisser spéculer à court terme avec des ressources publiques ou para-publiques à long terme. Pourquoi pas retourner aux services du prince Thurn et Taxis, au Pony-Express, à l'Aéropostale, au PLM, aux banquiers florentins etc.
Ca, c'est de la Réforme ! Le peuple, lui, est bon pour la taille, la gabelle, la corvée..ou les impôts locaux.
Une question de niveau
En vérité, si la tendance actuelle est si forte, c'est tout simplement parce qu’elle est due, non à l’application d’un raisonnement économique et social cohérent, mais aux pressions des lobbies sur un milieu politique aujourd'hui trop souvent dépourvu de ce qui fait les hommes ou femmes d’Etat : la vision de l’intérêt de leur concitoyens et le courage de résister à l’argent-roi.
Faudra-t-il attendre que des centaines de milliers voire des millions de citoyens payent de leur vie ou de leurs souffrances la folie d'une privatisation aveugle devenue un véritable tropisme pour qu’on redécouvre enfin une vérité économique et politique toute simple : toute société humaine a besoin d’un pilote dans l’avion, donc de gouvernements nationaux ou européens qui soient autre chose que les fourriers des intérêts économiques privés ou les grands prêtres d’un culte vaudou du libéralisme, professé de surcroit en France par des dirigeants économiques souvent issus eux-mêmes de la haute administration et donc copains des ministres en place !
Pourtant, l'ENA n'a jamais eu pour finalité de former des dirigeants du privé ou des politiques, elle est faite pour former un nombre limité de hauts fonctionnaires incorruptibles et qui le restent.
La leçon du plan Marshall, elle non plus, n’a pas été retenue car la conclusion qu’on a tire maintenant des folies bancaires, c’est... qu’il fallait moins de dépenses publiques ! Les banquiers n'étaient pas irresponsables, bien sûr, ce sont les "dépenses sociales" qui sont excessives au goût "des marchés". En fait, ce qu'apprécient les spéculateurs, ce sont les possesseurs d'un big stick car si l'on appliquait aux Etats-Unis les mêmes critères d'endettement qu'à la Grèce, c'est le dollar US qui devrait baisser et non l'Euro.
On peut faire autrement...
La gouvernance publique doit donc, bien sûr, englober la sphère privée faute de quoi des sinistres majeurs interviendront et malheureusement, si la statistique joue, pour très bientôt.
Pour ceux qui savent voir ou lire, la multiplication des incidents techniques, des pannes et des alertes vite étouffées par des services de presse efficaces, les malaises au sein du personnel, balisent de futures catastrophes et le golfe du Mexique n'est qu'un théâtre parmi d'autres, hélas.
Les choses sont pourtant simples : l’économie de marché, tout comme la fameuse « mondialisation », sont des faits de société qui ne sauraient, en tant que tels, constituer une doctrine sauf pour ceux à qui le portefeuille tient lieu de cerveau ou qui vivent dans un environnement dénué de responsabilités majeures comme les quartiers généraux de l'Union Européenne.
Dès lors, ne confondons pas une doctrine, qui est une construction intellectuelle, d’un état de fait à un moment X de l'histoire humaine et que l’on a le droit de prendre en compte sans pour autant le théoriser de façon positive, a fortiori absolue. Où irait-on, s’il fallait appliquer la même logique à l’esclavage, aux monarchies absolues ou aux dévastations de la nature ? Est-ce qu’on tire du fait qu’il y a toujours des guerres quelque part sur la planète, la conclusion qu’il faut en inventer d’autres ? Comme d'habitude avec les droites, on oublie qu'il n'y a pas de solution de continuité entre réalisme, pragmatisme et cynisme : ce n'est qu'une question de degré.
C'est pourquoi mettre sur le dos d'une nécessaire "mondialisation" les reculs sociaux et les erreurs majeures de gouvernance, est à peu près aussi intelligent que d'excuser le mauvais service au client par l'informatique ou le retard de l'avion par le fait que le vol précédent était en retard.
et il est encore temps de résister au vertiges du court terme
Quelles conclusions tirer de tout cela ? Tout simplement qu’un système économiquement et politiquement viable et durable ne saurait être basé que sur une harmonieuse intégration entre la sphère privée, destinée à permettre au citoyen d’exercer un libre choix concernant des biens ou services non essentiels mais utiles et la sphère publique, plus large, qui garantit, protège et de façon générale intervient de façon majeure dans tout ce qui est vital : l’éducation, l’intégrité physique ou morale des personnes et des biens, l’exercice des droits fondamentaux transposés à l’époque moderne : accès à l’eau, au transport, à l’échange d’information, à l’énergie, au logement, à la culture, à la sécurité financière.
Mais surtout, une sphère dont la gouvernance se fait en fonction de critères à long terme, avec un contenu éthique.
Sous quelles formes, cela est à négocier ou à arbitrer mais si cette vision n’existe pas ou n'existe plus dans la France du moment, ce n’est pas de "réformes" dont il s'agit en fait mais d’une dangereuse Réaction qui ne résout aucun problème, en crée par contre d'autres, plus graves et qu’il faut vigoureusement combattre car elle provoque déjà dans une large partie de la population un scepticisme fondamentaliste et hélas assez justifié vis-àvis du monde politique.
Or, les crises et le scepticisme politique bénéficient historiquement aux extrêmismes bottés ou non et, si l'on en juge par l'évolution actuelle de la politique dans des pays européens aussi profondément démocratiques que les Pays-Bas, la Belgique ou l'Italie, il y a lieu de se faire du souci. N'oublions pas non plus qu'il n'aura fallu que 3 ans au NSDAP (parti nazi) entre 1929 et 1932, pour s'emparer d'une Allemagne démocratique avec le soutien objectif des milieux d'affaires et de leurs agents politiques.
Une profonde réflexion sur le fonctionnement des entreprises, sur le sens de la dépense publique et privée, sur la raison d’être et la forme de l’impôt comme des missions publiques, sur la double gouvernance économique et politique, reste à mener. Au lieu de cela, c’est une vision politicienne de court terme qui tend à s’imposer, y compris au plus haut niveau de l’Etat. Plus on parle de développement durable, plus cette vision exclusivement à court terme et faussement productiviste tend aujourd'hui à s’imposer, au détriment, finalement, des citoyens qui ne sont pourtant pas des gogos.
Ainsi, privilégier tous les jours davantage le consommateur de biens ou de services aux dépens, précisément, du citoyen n'est pas responsable. En langue sarkozienne, contribuable est une quasi-insulte alors que l'impôt est l'expression même d'une citoyenneté adulte et responsable et il a sa fonction économique et sociale.
Encourager quotidiennement un individualisme déjà assez forcené tout en se gargarisant de valeurs, gaullistes ou autres, qu'on foule quotidiennement aux pieds est une grave erreur. Et montrer l'exemple de la superficialité, défaut traditionnel de notre nation il est vrai, en est une autre.
Dès lors, la fuite en avant et le gâchis auquel nous assistons dans une ambiance de surexcitation et de malhonnêteté intellectuelle sont inévitables, les sujets les plus graves pour l'avenir étant réduits au rôle vulgaire de ballons d'essai dont le tir a pour seul but de diviser les oppositions.
et de construire durablement la sécurité et le bien-être de tous
Plus que jamais dans son histoire, et justement parce la France est devenue relativement plus petite, elle a maintenant besoin au contraire de se poser, d’organiser son influence et celle de ses amis, de planifier ses ressources de toutes sortes, de construire son avenir. Elle le fera, non en pratiquant des politiques au fil de l’eau ou en servant la soupe aux intérêts économiques mais en déterminant soigneusement les rôles respectifs entre deux forces qui se complètent, sont aussi nécessaires l’une que l’autre et sont indissolublement liées : l’intérêt général et l’initiative privée.
La sécurité de la planète, qui est une partie de son bonheur, est à ce prix.
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