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A nouvelle candidate, nouvelle politique ?

Les militants et adhérents socialistes ont choisi et clairement choisi : pour eux, c'est Ségolène. Tout comme dans le cas récent du NON au TCE, un vote global impliquant un nombre important de militants ou de citoyens, rassemble des priorités individuelles diverses qui s'opérent dans l'esprit de chacun des membres du corps social concerné par le vote. Pour les uns, c'était peut-être la priorité à la réhabilitation nécessaire de l'essence régionale et rurale française. Pour d'autres, il fallait marquer le coup : enfin, une femme candidate, crédible, à la magistrature suprême ! Pour beaucoup, sans doute les plus nombreux, il s'agissait de voter utile pour battre à coup sûr Sarkozy. Certains enfin ont vu en Ségolène une chance de sortir du troupeau éléphantesque ou ont pensé qu'elle était "câblée" différemment de ses collègues de l'ENA. A l'arrivée, peu importe tout cela : ce choix militant d'une partie de la gauche a été fait et il a son importance. Tout comme dans le cas du NON au TCE, les exégèses ne sauraient amoindrir la valeur de la synthèse. C'est l'essence même de la démocratie représentative, très supérieure en cela à ses succédanés "directs" même si elle ne doit pas pour autant les exclure.

Va pour Ségolène, donc ! Il faut simplement espérer deux choses.

La première, c'est que le "collectif" socialiste démontrera cette fois-ci, sur le choix d'une personne, davantage de flair que lors du référendum européen où il avait été pris en défaut par la France entière et même par son propre électorat, sur un choix politique. La seconde, c'est que la candidate saura intégrer dans sa démarche non seulement les attentes des Français, ce dont les sondages semblent bien augurer mais aussi leurs décisions politiques, la première d'entre elles étant, précisément, une nouvelle approche dans le travail de l'Union Européenne.

Il lui faudra aussi convaincre l'ensemble des forces de gauche, davantage axée sur les programmes que sur les personnes, qu'elle est capable d'inspirer une vraie politique de gauche.

Loin de nous l'idée de mépriser le "blairisme". Tout d'abord, ce serait dévaloriser indirectement les choix politiques de nos amis Britanniques à qui nous n'avons certes pas à donner de leçons et dont le système social et politique fonctionne assez différemment du nôtre. D'ailleurs, la question n'est pas de savoir si nous aimons ce qui se fait ailleurs. Elle est de savoir si nous devons adhérer à une ambiance générale du moment en suivant une logique de troupeau ("Europe" commerciale, libéralisme, mondialisation etc.) ou si nous devons au contraire peser sur les choix internes et externes, pour faire respecter nos intérêts et proposer nos idéaux. Notre but identitaire n'est en effet pas de nous fondre dans un ensemble plus large en partant du douteux principe qu'on est nécessairement mieux dirigés si l'on est plus nombreux, mais d'exister parce que, tout en respectant les autres, nous avons confiance en nous-mêmes et en notre pensée autonome. C'est d'ailleurs probablement ce sentiment que les Français, à tort ou à raison, ont cru retrouver chez Ségolène Royal.

Si la candidate investie à ce moment par les Socialistes et les Radicaux de gauche doit gagner, ce sera parce qu'au premier ou au second tour, elle aura su intégrer un certain nombre d'exigences majeures dont il n'est pas sûr qu'elle soient aujourd'hui suffisamment valorisées. Quelles sont-elles, selon nous ?

La première exigence, c'est de donner un grand coup de reins et d'apporter des solutions concrètes pour donner un coup d'arrêt à la paupérisation croissante d'une fraction importante des Français. La politique au niveau européen contient de bonnes choses, par exemple au niveau du fonctionnement de la démocratie formelle ou en ce qui concerne les avancées écologiques. Mais, étant d'essence libérale, elle est aussi porteuse de "misère digne" pour une partie minoritaire certes mais grandissante de la population européenne. En France, le conformisme politique ne prend pas suffisamment en compte les difficultés de cette population et a tendance à y répondre, à droite par la philosophie fataliste du libéralisme, à gauche par les incantations. Or ce qu'il faut, c'est des actions : élever significativement le revenu de base, réviser complètement l'économie du logement social et notre attitude vis-à-vis de l'accession à la propriété du logement, faire en sorte que l'Etat donne moins de conseils et tienne davantage ses engagements, préférer le niveau minimum des retraites à l'obsession fiscale. La relance de l'emploi, donc du revenu individuel passe, et de ce point de vue la gauche doit faire son aggiornamento, par une attitude vis-à-vis de l'entreprise qui ne soit plus une espèce de marxisme mou assorti d'un dirigisme inefficace et coûteux mais une exigence citoyenne forte que de nombreux dirigeants d'entreprise sont prêts à accepter en contrepartie d'une meilleure compréhension de leurs problèmes pratiques. A quoi bon stigmatiser le corps de bataille de la vie quotidienne, qu'il s'agisse des fonctionnaires (enseignants en particulier), des artisans, des professions libérales, des chefs d'entreprise ou des personnes sans emploi ?

Le seconde exigence, c'est de réunir le corps social ou si l'on préfère, réaliser l'idéal républicain de la Fraternité. Or, aujourd'hui, au-delà des mots, ce n'est pas ce que l'on fait. Il est indispensable ici aussi de mettre fin aux comportements magiques de la gauche. Il faut cesser de confondre éducation et enseignement, d'encourager un "jeunisme" idiot qui reflète l'adoption dans l'analyse sociale de catégories "marketing" héritées du libéralisme le plus pur, de nier les bienfaits d'un urbanisme intelligent, de confondre écologie et recettes environnementalistes. Les banlieues "physiques" ne sont pas une fatalité et il convient de rendre ses droits à un urbanisme de qualité redevenu prioritaire dans le cadre d'une révision des fonctions de l'Etat : la création de nouvelles communautés urbaines doit y être associée si Paris ne joue plus son rôle, par exemple. Quant aux banlieues "intellectuelles et morales", l' échec de notre système d'orientation ne peut indéfiniment être nié ou justifié. La réhabilitation du travail technique et manuel en général, obstinément dévalorisé sous prétexte qu'il pourrait alimenter une domination économique, est devenue indispensable tout comme celle des professions pénibles en général. Et comment bien orienter en coupant les ponts, dès le départ, avec le milieu professionnel ? Le chantier Education doit lui aussi être sérieusement ouvert et il ne pourra l'être que si un nouveau Grenelle associe familles, enseignants et éducateurs, associations, media, ministères et entreprises. Ce n'est pas un dialogue étroit entre un ministre craintif et les syndicats de son ministère particulier qui risque de résoudre le problème et ce n'est d'ailleurs pas leur fonction. Ce n'est pas non plus en s'en prenant aux enseignants, qui ne représentent que la partie émergée de l'iceberg, qu'on résoudra le problème. Ce n'est pas enfin en maintenant une aberration chiraquienne décidée aux applaudissements de la gauche -la suspension du service national- qu'on intégrera des jeunes pour la plupart désireux de servir la communauté nationale. Les modalités doivent être changées, le principe d'un service d'intégration reste indispensable.

Mais la fracture sociale ne guette pas seulement les jeunes, elle concerne de plus en plus de familles et un véritable tsunami générationnel nous menace aussi. Réagir, cela veut dire envisager des mesures de garantie vis-à-vis de certaines catégories sociales coupables de n'avoir pas encore de SNES comme les personnes âgées, "secouer" certaines fonctions de l' Etat et aussi appeler les Français à la responsabilité dans certains domaines comme les dépenses de santé non vitales. Où est tout cela dans la campagne électorale actuelle, on peut se le demander. le tricherie au niveau du splace des femmes, personnes âgées, exclusions)

La troisième exigence, c'est de restaurer la place de la France et de la Francité dans le monde : la base d'un grand pays c'est d'abord son marché intérieur ou, tout au moins, son pré carré. Et l'idée "européenne" ne saurait se confondre avec cette évidence hélas méconnue de beaucoup de nos gouvernements successifs : la base de l'autonomie se trouve dans la culture (au sens large) et non dans la seule économie. Pour autant celle-là dépend aussi de celle-ci. Alors il nous faut investir : dans la recherche publique et privée, dans le développement culturel, dans la reconstruction des rapports de forces qui nous opposent à la concurrence sur les théâtres économiques locaux, dans une meilleure valorisation de notre effort de défense, dans un meilleur dialogue avec nos alliés. Comme au XVIIIème siècle, les Français, dont soixante millions sont confinés au sein du puzzle européen, doivent se distinguer en envahissant pacifiquement l'espace qui leur reste : les Océans et les autres continents, où ils comptent des relais essentiels : nos îles et les états, nations ou communautés francophones. Tout simplement parce que 60 millions, c'est trop peu dans le marché d'aujourd'hui, que l'Union Européenne ne parlera pas français et que nous n'avons pas vocation à devenir une grande Belgique. Et ce qui est en jeu, c'est notre liberté, c'est-à-dire le droit de continuer à proposer au monde un modèle alternatif où laïcité et humanisme, créativité, justice, éducation, service public, partage des cultures sont des maîtres-mots. Ne nous imaginons pas, sous prétexte de craindre un nationalisme débridé ou agressif, qu'on peut motiver les Français en leur proposant de se fondre dans un sous-ensemble flou. Au contraire, proposons-leur une France généreuse qui peut reconnaître des erreurs anciennes, proposer à d'autres pays de le faire avec elle et non critiquer les autres sans se remettre elle-même en question, et construire un nouvel univers avec ses associés de toujours.

Bonne chance, Ségolène, avec nous !

21 novembre 2006 dans reflexions - Politique | Permalink

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