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Politique et haute fonction publique : où allons-nous ?
L'étrange logique du mandarinat
Critiquer la fonction publique en France et ailleurs, essayer de faire croire que la croissance et donc l'emploi sont victimes de "trop d'impôts, trop de charges sociales, trop de fonctionnaires, trop d'économie régulée", promettre des baisses d'impôts, imputer au service public le manque de compétitivité du pays, tout cela est devenu un exercice favori de nos dirigeants.
Plus récemment, on est passé du discours à la pratique : on entend les hauts responsables de la fonction publique française expliquer à leurs troupes, en substance, que l'Etat ne sert à rien, que les fonctionnaires sont trop nombreux et qu'il faut couper dans les services. Il n'est plus question que de "flexibilité", de "souplesse" et "d'adaptabilité du marché de l'emploi". L'élégance d'un discours aseptisé cache des réalités de terrain souvent douloureuses et parfois dramatiques lorsqu'il s'agit par exemple des hôpitaux psychiatriques, des prisons ou du traitement des étrangers.
A droite comme parfois, malheureusement, à gauche, ce discours existe d'ailleurs aussi en version internationale :" Nous, nous ne sommes pas des libéraux impénitents. Mais, vous comprenez, comme l'avenir de la France passe maintenant par l'Europe et que les autres "Européens" sont libéraux, il faut bien nous faire une raison. Sinon, on sera les moutons noirs, on sera mal vus et comme il faut faire l'Europe..."
Mais qui sont ceux qui parlent et écrivent ainsi ? Pourquoi défendent-ils ces thèses ? Et qu'y a-t-il de vrai dans leurs propos ?
Le gros des dirigeants politique français, à gauche comme à droite d'ailleurs, est aujourd'hui fourni par la haute administration. Certains sont simplement formés à travers l'inévitable filière Sciences Po-ENA ; d'autres, de plus en plus nombreux, ont "fait" une grande école de commerce avant (pourquoi ?) d'intégrer l'École Nationale d'Administration. lls deviennent ainsi hauts-fonctionnaires, parfois Inspecteurs des Finances, véritable passeport pour une belle carrière dans l'Administration... mais aussi dans le privé. Certains restent quelques années dans la carrière. D'autres ne perdent guère de temps et entrent rapidement en cabinet, sas traditionnel du passage en politique. Nos hauts fonctionnaires peuvent se mettre en disponibilité, ce qui veut dire qu'ils gardent à tout moment la possibilité de réintégrer leur corps d'origine sans perte d'avancement, ou rester dans certains cas en exercice tout en faisant de la politique, par exemple s'ils sont Inspecteurs Généraux. Cette position confortable permet d'assurer ses arrières financiers tout en ayant la liberté de parole.
En tout état de cause, le risque professionnel est nul. Quant à la perte d'avantages financiers par rapport au secteur privé, elle n'est pas évidente si l'on considère les cadres supérieurs, retraite comprise. Par contre si l'on compare les très hauts fonctionnaires aux dirigeants d'entreprise, qui bénéficient d'autres avantages, le manque à gagner est incontestable… ce qui explique sans doute pourquoi, à partir d'un certain âge, le "pantouflage" devient fréquent. Il a pour conséquence la présence, parmi les hauts cadres d'entreprise français, d'un pourcentage significatif de dirigeants provenant de la filière publique… à commencer par le dirigeant du MEDEF soi-même, le baron Sellières !
On peut déjà s'interroger sur la cohérence de tout cela, car on n'a pratiquement jamais vu de haut fonctionnaire jeune ou moins jeune démissionner, c'est-à-dire abandonner une carrière garantie, pour sauter dans le grand bain de l'économie libérale, où barbotent les chefs d'entreprise, les cadres et les salariés du privé, sans parler naturellement des chômeurs... et prendre avec eux les risques de la "flexibilité" de l'économie et de la "souplesse" de l'emploi. Fais ce que je dis, ne fais pas ce que je fais...
Ils auraient pourtant bien des raisons de le faire, ces hauts fonctionnaires libéraux : soit par solidarité s'ils ont une vision sociale, soit par cohérence avec leur propre discours. Il serait en effet logique de débarrasser la fonction publique d'un poids inutile, celui des salaires les plus élevés pour des postes qui ne seront peut-être jamais occupés et qui ont coûté cher à pourvoir. Il serait logique aussi d'être solidaires des petits et moyens fonctionnaires, dont les salaires évoluent faiblement, qui travaillent autant et parfois davantage que certains salariés du privé et qui n'ont, pour la plupart d'entre eux, aucun espoir de "pantoufler" !
On voit déjà qu'au plan personnel, le discours des hauts fonctionnaires entrés en politique libérale est peu cohérent. Mais a-t-il un fond de vérité économique et s'il en a, à qui imputer l'éventuelle insuffisance de la performance française ? Si la France est mal gérée, est-ce la faute du fonctionnaire de base, du gazier, du postier, du cheminot ou de l'électricien qui auraient le tort d'être trop nombreux, trop bien payés ou trop paresseux ? Ou faut-il chercher ailleurs, et plutôt chez les "chefs" gestionnaires et politiques la vraie raison d'hypothétiques faiblesses du secteur public et parfois aussi du secteur privé ? Dans l'équitation, on dit souvent qu'ils n'y a pas de mauvais chevaux, seulement de mauvais cavaliers !
Rien ne prouve sérieusement que la bonne ou moins bonne performance de l'économie française soit due à un surpoids de l'économie publique. Qu'il y ait par contre de la bonne et de la moins bonne gestion dans le privé comme dans le public ou dans la politique, c'est évident. Mais Il est aussi ridicule d'imputer au secteur public tout ce qui a pu se passer de négatif en France que de mettre sur le dos des Catholiques tout ce qui a pu se passer de négatif en Espagne, ou sur celui des Communistes tout ce qui a pu se passer de négatif en Russie. Si la France s'est dotée d'une administration forte, c'est qu'elle avait besoin d'une structure solide et puissante assurant une meilleure cohésion interne et externe à l'international, pour imposer un message politique original à travers une présence mondiale. Elle en a d'ailleurs toujours besoin.
Sans même philosopher sur l'écologie mondiale ou l'effrayante gabegie militaire des Américains ou des Russes, il est évident que le gaspillage et l'absence de performance ne sont pas, et très loin de là, le monopole du secteur public. Qu'on pense aux bulles boursières, aux dépenses improductives réalisées par de grands groupes privés dans les media, aux faillites en chaîne dans le secteur financier aux États-Unis, aux charters, aux chemins de fer britanniques ou aux compagnies d'électricité américaines ! Et là, ce n'est pas seulement avec l'argent des gens que l'on joue, mais avec leur sécurité et leur bonheur !
La rationalité n'est pas davantage présente lorsqu'on voit de hauts dirigeants recevoir des indemnités colossales pour consentir à débarrasser leurs entreprises de leur présence ou lorsqu'on les voit investir, directement ou non, dans la politique qu'ils cherchent à inféoder à leurs intérêts, à travers les média, la défense nationale, l'énergie. Venant des États-Unis, cette tendance a déjà pris pied en Europe avec Berlusconi, dûment sacralisé par le statut "européen".
Le secteur public, en France comme ailleurs, compte également de nombreux fiascos. Mais ce n'est sans doute pas, tout au moins principalement, parce qu'il est public. C'est parce que, tout au moins en France, il est mal parfois mal géré et parfois même, précisément, par ceux-là mêmes qui font leurs choux gras du discours libéral. Ici aussi, les exemples abondent. D'ELF au Lyonnais en passant par le GIAT, France Télécom et les arsenaux, l'argent du contribuable ne pèse pas lourd aux yeux de certains. Mais pourquoi ne parle-t-on jamais des grandes entreprises publiques bien gérées ?
Sur un plan plus global, le discours qui consiste à affirmer sans preuves qu'on peut, à moyen et long terme, garantir une croissance durable en débarrassant le terrain de tout ce qui peut gêner la satisfaction débridée de besoins de plus en plus artificiels et en prélevant sur celle de besoins essentiels et durables est, de mon point de vue, vide de sens. Un exemple typique en est fourni par les récentes déclarations de hauts dirigeants français estimant qu'il faudrait encourager le crédit à la consommation, l'un des principaux pourvoyeurs du surendettement des ménages les plus pauvres !
Ce discours est parfaitement incohérent avec le prêche...des mêmes pour le développement durable qui est un peu, il faut bien le dire, la découverte du fil à couper le beurre. C'est le retour timide d'un concept que nos aïeux comprenaient et pratiquaient : on ne construit pas seulement, au sens large du terme, pour la génération du moment mais pour l'avenir. Mais la tendance inverse est encore forte : quand on voit par exemple le groupe de la Caisse des Dépôts faire de la transformation inversée en utilisant à court terme, sous prétexte de rentabilité, des ressources à long terme, il y a de quoi se demander où l'on va...
Le tout-libéral également incohérent avec une donnée fondamentale : la demande du public se porte aujourd'hui et de plus en plus, sur la satisfaction de besoins qui impliquent la justice dans leur distribution et non la proportionnalité par rapport au revenu : besoins de sécurité dans tous les domaines, de justice, d'éducation, de santé, de transports publics, de retraite garantie.
Il est enfin et c'est plus grave encore, incohérent avec les faits. Le "dynamisme de l'économie américaine" qui est censé "animer les marchés" est en fait très largement induit par une "fausse" demande publique qui ne provient pas du public mais de décideurs individuels, celle qui provient du développement fantastique de l'arsenal militaire et spatial américain. Si l'on analyse les entreprises par leur chiffre d'affaires et non en termes de capital, on va découvrir rapidement que le discours sonne creux : une société pétrolière vend pour l'essentiel des taxes et non du carburant. Elle est donc de facto nationalisée. Peu importe pour l'économie qu'elle soit privée ou publique. Par contre, pour l'indépendance du pays ou celle du consommateur, il n'est pas neutre qu'une société soit nationale ou privée, si le contrôle est bien fait, naturellement. Pour les poches des gros actionnaires, non plus.
Il y a là un débat de fond, fondamental mais qui n'est pratiquement jamais abordée. Ne faut-il pas abandonner les billevesées du tout-libéral qui prétend être efficace pour le développement économique mais qui en fait appuie ses soi-disant succès sur la croissance économique de la Chine, le gaspillage écologique, le surarmement et non sur le développement durable, la satisfaction juste de besoins essentiels, l'expansion de la culture ? Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu'il faut abandonner l'économie de marché qui n'est pas une construction intellectuelle mais quasiment un état de fait plus ou moins régulé, ni même d'intéressantes avancées comme l'espace monétaire européen. Il s'agit simplement de revenir aux principes keynésiens en leur ajoutant de nouveaux espaces de développement, de nouvelles idées et un poids politique dépassant le niveau national. Cela ne veut pas dire non plus qu'il ne faut pas réformer l'Etat, mais il faut le faire sérieusement. La réforme de l'Etat ne consiste pas à conserver de grands blocs de dépenses inutiles ou incontrôlées tout en tombant à bras raccourcis sur les domaines les plus utiles de l'administration ou de l'économie publique, pour le plus grand profit d'un secteur privé incapable de prendre le relais, tout au moins sur des bases démocratiques.
Elle consiste au contraire à revoir en profondeur les grandes missions et à caler l'appareil de l'Etat, avec des moyens humains et matériels adéquats, sur la bonne exécution de ces missions. Elle consiste également à mesurer la demande du public, aujourd'hui et demain, et à poser le problème de la satisfaction, par la "coopérative" nationale ou européenne, de ces besoins. Elle consiste peut être aussi à interdire le pantouflage, à rétablir le mur d'airain entre ceux qui se destinent vraiment au Service Public et ceux qui préfèrent une carrière dans le secteur privé, à réduire les promotions de l'ENA. Le malaise est ressenti par les jeunes concernés, puisque récemment le ministre a vertement tancé une promotion de l'"Ecole", révoltée semble-t-il par le "pot belge" intellectuel qu'on prétend leur faire ingurgiter.
Ce n'est pas à l'Administration d'imposer des politiques, c'est au Politique de conduire l'administration. A oublier cette évidence, à mélanger les genres, à vivre en promiscuité intellectuelle avec le secteur privé qui n'a pas de valeurs à défendre mais des principes de fonctionnement qui ne sont ni plus ni moins efficaces que ceux du public car ce sont deux choses différentes, on peut en arriver à faire n'importe quoi.
Et à s'obstiner dans l'erreur, on risquerait d'aboutir, à travers la pseudo-constitution européenne ou autrement, à la dérive américaine. Un jour, de hauts fonctionnaires confortablement assurés pour leurs vieux jours viendront exiger de gens modestes qu'ils risquent leurs économies sur les marchés, qu'ils se contentent de soins minimum, qu'ils fassent l'impasse sur leur santé ou qu'ils se fassent rançonner par leur propriétaires et leurs employeurs. Lorsqu'on écoute certains discours, on n'en est plus très loin..
Nous vivons une époque où le conformisme intellectuel, l'instinct grégaire, un désolant manque de créativité politique, la contamination de l'action par la communication "pure", la pensée ou la quasi-pensée à court terme, ne cessent de marquer des points.
Aussi devons-nous, je crois, exiger de dirigeants qui doivent tout à l'Etat et, à travers lui, à la Nation, qu'ils cessent de pactiser avec des principes qui représentent le contraire de ce qu'ils ont appris et de ce qui justifie leur existence professionnelle et politique et des intérêts à long terme des citoyens de notre pays. Qu'ils se laissent inspirer, non par le conformisme européen du moment, les pressions des lobbies ou les ratiocinations de leurs "conseillers techniques" mais par leur devoir et la consultation de l'aile marchante du savoir en France et en Europe : universitaires, chercheurs, cadres et créateurs d'entreprises.
La France a toujours été exposée aux dangers du mandarinat et des dérives intellectuelles qu'il génère. Mais on a rarement vu un mélange des genres aussi désolant : pourquoi "faire" l'ENA quand on se destine au secteur privé, pourquoi les hauts-fonctionnaires se font-ils les chantres d'un ultra-libéralisme potentiellement ringard, pourquoi en arriver à penser que la volonté politique n'a plus de justification et que les marchés sont le nouveau dieu Baal qu'il nous faut adorer ? Bien des choses sont aujourd'hui à reconstruire et à réinventer, espérons en ce début d'année que tous ceux qui croient en l'avenir de notre pays sauront se rassembler pour y parvenir.
22 janvier 2005 dansreflexions - Politique, reflexions - Territoires | Permalink | Commentaires (4) | TrackBack
Entre Chaville et Vélizy...
Réponse à D.Mouranche
Je crois qu'entre élus, techniciens des transports et associatifs intéressés, chacun a son rôle, indispensable et complémentaire. En ce qui me concerne, je cherche à bien poser les problèmes de façon à ce qu'il soient résolus de façon réaliste (c'est-à-dire sans postuler que l'argent est inépuisable ou que certains usagers sont prioritaires par rapport à d'autres). J'ai tendance à penser que vos commentaires sont pertinents. Ceci étant, n'oublions pas que le trafic quotidien des usagers entre les gares de Chaville (au sens large) et Vélizy-Villacoublay est d'une nature très différente de la circulation locale des Forestois ou des besoins actuels des Boulonnais : il s'agit de très nombreux Franciliens qui viennent souvent de fort loin et qui sont pour l'instant exposés à des ruptures de charge et à des temps de transport que le contexte actuel de la vie en entreprise rend souvent encore plus pénible à supporter. Ce trafic est transversal par rapport à l'axe Paris-Versailles
Les solutions apportées à ce problème doivent donc être pratiques, économiques, relativement rapides dans leur mise en place et non subordonnées à la résolution de problèmes locaux de transport. Le TCSP boulonnais est bien sûr indispensable, mais il s'agit d'un projet qui, mis en place en site urbain dense, prendra un temps certain à réaliser et, de mon point de vue tout au moins, Boulogne ne constitue pas à ce stade un pôle de vie pour les populations sises entre la Seine et Versailles, ce qui s'est d'ailleurs vérifié dans la formation des intercommunalités. Même s'il y a clairement des visions différentes sur ce point, le Syndicat mixte a vocation à rester un outil de coordination urbanistique et non à imposer une vision "boulonnocentrée" dans laquelle l'espace ultraséquanais de la rive gauche, étant considéré comme une simple annexe du Val-de-Seine proprement dit, aurait vocation à s'intégrer progressivement dans une communauté urbaine qui ne dirait pas son nom et dont la capitale serait bien entendu... la sous-préfecture actuelle.
Cette vision serait contraire aux faits du transport et aux habitudes de vie des populations, qu'elles soient meudonnaises, chavilloises, vélizéennes, dagovéraniennes, viroflayziennes etc... Au coeur de l'Ile-de-France, la vie économique et personnelle ne s'arrête pas aux frontières administratives des départements, elle ne s'organise pas autour de centres administratifs définis par l'Etat et le concept de Seine-et-Oise n'avait pas que des défauts !
7 janvier 2005 dansreflexions - Territoires | Permalink | Commentaires (2) | TrackBack






