mardi, 14 juin 2005

VIAGRA et CIALIS ?

L'après-référendum nous révèle bien un mal de plus en plus évident dont souffre le monde politique français, l'impuissance. On finit par se demander d'ailleurs si le déferlement des spams vantant le VIAGRA ou le CIALIS n'a pas un certain caractère symbolique !

La droite, qui est en principe au pouvoir, continue son mouvement brownien. Tel une mouche dans la bouteille, le gouvernement bourdonne, enfermé dans le court terme et le désintérêt profond du président de la République pour tout ce qui n'est pas tactique électorale. Effets de manche et galopades du résistible Sarkozy, découverte du chômage par Galouzeau de Villepin, acrobaties interministérielles de Douste-Blazy, ronde des ministres démotivés. Du côté socialiste, c'est le règlement de comptes au saloon : on s'y dispute au colt la peau de l'ours électoral devant des citoyens de gauche médusés. Les uns et les autres réagissent comme si le peuple français avait voté "oui" !

Il y a mieux à faire, je crois. Il nous faut sans doute réfléchir aux raisons profondes de l'impuissance et en tirer des conclusions pour une politique à moyen terme, raisonner pratique et non théorique pour travailler aussi dans le court terme, se donner des espaces de manoeuvre, revenir en un mot au volontarisme politique mais aussi au réalisme dans l'action, qui est bien différent du fatalisme ou de l'abandon.

Réfléchir aux raisons profondes, c'est avoir une vue synthétique des contraintes internes et externes auxquelles la France est exposée : contraintes "européennes" bien sûr mais aussi contraintes traditionnelles, idéologiques, culturelles au sens d'une certaine vision du monde. Contrairement à ce qui s'écrit souvent, je ne crois pas que ce soit le manque de "flexibilité" sociale qui soit le problème même si le comportement des syndicats n'est pas toujours exemplaire. Il s'agit d'abord, en tant que Français, de nous débarrasser de notre corset intellectuel, non d'abandonner notre libre-arbitre.

Le récent débat sur le TCE c'est-à-dire sur le mode de fonctionnement de l'Union Européenne et non sur l'idée même d'un rassemblement européen sur certains sujets, a permis d'entendre des raisonnements étonnants.

A en écouter certains, nous étions pressés, sous prétexte de mondialisation, de nous voir ravalés au rang des insectes sociaux, sur le thème : la politique n'existe plus, il n'y a que l'économie qui dirige (!) Dans cette ruche idéale, on reconnaît les voisines à l'odeur ou au toucher, à leur danse qui oriente vers la nourriture. On a sa fonction et on ne pense à rien si ce n'est à produire et à consommer...La France prend enfin sa place dans sa cellule (hexagonale, il est vrai) de la ruche européenne, où n'y a plus de chef (l'"économie" en tient lieu) et la reine pond sans cesse. De temps en temps on essaime ou on se laisse enfumer pour que quelqu'un récupère le miel. Quel progrès de ne plus penser qu' à produire et à consommer !

Il y avait aussi et il y a toujours, la ridicule recherche d'une improbable martingale économique et sociale, importée de tel ou tel pays étranger ou de l'Europe en général. Le "bench-marking" qui en soi est un bon réflexe, tend maintenant à se substituer à la pensée originale qui semble une espèce en voie de disparition dans le monde politique : que font les autres Européens, que font les Chinois etc ? La mode actuelle est au Danemark, à quand la Bulgarie ou la Turquie ? Comme le disaient nos paysans, l'herbe est toujours plus verte dans le pré du voisin !

Il y a enfin l'attitude incroyable d'une bonne partie de la classe politique française qui, au lieu d'accepter un message politique fort -et commun avec celui de beaucoup d'autres peuples européens- et d'en tirer les conséquences, s'obstine dans l'erreur de classe. Il n'est que de lire la presse étrangère pour constater que loin de critiquer les Français, elle s'en prend le plus souvent à l'incapacité et à la légèreté de nos dirigeants, porteurs des défauts nationaux mais non des facultés qu'on nous reconnaît généralement : intelligence, créativité, élan, fierté nationale. Elle s'étonne qu'ils tolèrent encore une telle catastrophe à leur tête, peut-être d'ailleurs en attendant pire, si la droite reste au pouvoir.

On peut penser différemment et se dire, tout d'abord, que fondamentalement, la France est un pays (relativement) en bonne santé où le secteur privé comme le secteur public recèlent un potentiel considérable. On n'a affaire, ni à des chefs d'entreprise bridés par la bureaucratie et écrasés par l'impôt, ni à une administration incompétente et paresseuse qui coûterait beaucoup plus cher qu'ailleurs au contribuable. Finissons-en avec les lieux commmuns qui débouchent sur des raisonnements démotivants voire absurdes. Les chefs d'entreprise ne sont pas d'abord des exploiteurs, l'administration européenne n'est ni meilleure ni pire qu'une autre, les syndicats sont parfaitement capables d'être responsables, ce qui ne veut pas nécessairement dire collaborateurs. Il s'agit, tout simplement et dans l'intérêt de tous, de tirer le meilleur de toutes les forces sociales en réservant à l'Etat, bien dirigé et remotivé, un rôle proportionné et juste dans la gouvernance du pays.

Les chantiers à ouvrir sont nombreux. Education et orientation (et non seulement école), habitat et urbanisme (et non seulement logement social), politique internationale (et non seulement "Europe"), rééquilibrage de l'Etat (et non seulement vente d'actifs et décentralisation), nouveau développement économique (et non pensée unique libérale), écologie des transports et de l'énergie, solidarité internationale, expansion ( et non exception) culturelle. Les grandes problématiques doivent être remises devant le peuple, en cessant de prendre les problèmes par la queue et en utilisant les media nationaux. Faut-il par exemple plus d'impôts directs pour financer des acquis ou de nouveaux besoins sociaux comme la santé, la justice, la recherche ? Comment réévaluer le rôle social et économique des différentes classes d'âge dans la société ? Comment apporter à nos entreprises de nouveaux et solides espaces d'expansion qui sécuriseront leurs responsables au lieu de perpétuer un système d'aumônes et d'emploi précaires qui coûte très cher et qui ne sont pour eux, au mieux, qu'un effet d'aubaine ? Comment former nos élites de façon plus adaptée (très actuel, celui-là !). Retravaillés avec le concours de tous, ces grands thèmes doivent fournir une base solide pour un nouveau projet, qui rassemblerait tous ceux, et ils sont des millions en France et parmis nos amis dans le monde, qui souhaitent construire et non se griser de la magie du verbe.

Raisonner pratique, c'est saisir toutes les occasions pour avancer. Tout ceux qui, en tant que chefs d'entreprise, membres des professions libérales, artisans, cadres de l'économie ou de l'administration, élus locaux, diplomates en poste, sont au contact du terrain, regorgent d'idées et de propositions. Il suffit de les écouter, de leur donner leur chance, dans un esprit dont les Anglo-saxons ou les Belges n'ont pas besoin d'avoir le monopole. Prenons-on au hasard quelques-unes.

Dans la rue, après les 4x4, les véhicules écologiques font leur apparition (en attendant très probablement les 4x4 écolos sans transmission) : pourquoi diable l'industrie automobile et l'administration françaises n'ont-elles pas été capables, en rendant les véhicules écologique accessibles, de créer des marchés qui leur permette de préserver l'avenir, au lieu de s'enfermer dans le thermique et de laisser les créneaux les plus rentables du marché national s'éroder au profit de marques étrangères ?

La France a, pendant des siècles, été l'un des pays en matière d'urbanisme et d'architecture. Pourquoi nous sommes-nous laissés asphyxier par la monoculture du béton-roi alors que le bois, l'acier voire d'autres matériaux offrent des possibilités de développement excellentes ? Pourquoi notre urbanisme est-il souvent affligeant, à commencer par celui qui nous menace sur l'île Seguin, pas loin de chez nous : c'est la promotion qui guide le projet et non le projet, la promotion ! Ce ne sont pas les bons architectes qui nous manquent, ce sont plutôt les bons maîtres d'ouvrages !..

La grande distribution française a envahi le monde entier (peut-être est-ce finalement le Goum moderne !) et elle intervient, non seulement en grandes surfaces mais aussi en proximité. Pourquoi ne donne-t-elle pas l'exemple au quotidien, d'une gestion écologique de la consommation ? Il y les sacs recyclables, bien sûr. Mais rien n'empêcherait de référencer les marques qui incluraient, par exemple, des sanipinces dans les paquets de croquettes avec un livret éducatif sur le chien ou le chat ! L'air de rien, cela fait un joli marché et une oeuvre utile pour combattre un mal endémique, l'incivisme canin !

Nous manquons d'espaces de convivialité collective et chacun s'enferme de plus en plus chez soi ou dans sa voiture, conteste par principe le permis de construire du voisin construire du voisin, réclame des commerces de proximité tout en faisant ses courses chez Auchan ou au Casino. Mais en combattant à la source au nom des abus le tabac, l'alcool, les sucres, la pénibilité du travail, on finit par tuer ce qui sert à la cohésion sociale, à la rencontre, à la distraction (au sens classique !) dans une vie stressée et l'on génère paut-être d'autres maux pires encore. Un travail est à faire pour recréer le nouveau café et peut-être les chambres de commerce ou d'artisanat pourraient-elles se réveiller un peu au lieu de jouer les administrations privées ?

Il ne s'agit pas ici de recréer un concours Lépine -encore le grand Lépine a-t-il beaucoup apporté- mais de laisser s'exprimer la créativité au lieu de la brider. Relancer la France et la future Europe, c'est aussi faire du bench-marking qui saurait prendre aux Américains ce qui est bon : l'esprit d'aventure et d'entreprise, l'énergie, l'esprit pratique et une vision large et laisser ce qui est mauvais ou, au moins, contestable : libéralisme bidon, impérialisme, confessionalisme. Nos jeunes comme nos moins jeunes entrepreneurs ne sont pas une machine à emploi mais des créateurs d'emploi, ce qui n'est pas la même chose. Ils ne demandent pas à l'Etat la charité ou la correction d'une fiscalité qui n'est pas excessive, ils demandent à l'Etat de prendre en charge et de bien faire fonctionner les bonnes infrastructures pour leur permettre, au quotidien, de saisir toutes les opportunités pour créer une valeur ajoutée, un plus économique et social pour la société.

Se donner des espaces de manoeuvre, c'est aussi réfléchir au sens du vote du 29 mai. Le non n'est pas, malgré sa formulation négative, un vote de refus, de peur ou d'hostilité. N'oublions pas que, contrairement au "politique" qui dispose de beaucoup, peut-être de trop, de moyens d'expression, le peuple ne peut faire passer son message qu'en langage binaire par "oui" ou "non", ce qui est peu et si l'on en juge par les réactions politiques, pas assez ! Il appelle, ce NON, une réflexion sur la nécessité d'offrir autre chose et cet autre chose, c'est assez largement sans doute un nouveau projet créateur d'emploi, de sécurité mais aussi d'enthousiasme et de sens de la vie. Or le service des autres, la découverte de nouveaux espaces de création, la préparation de l'avenir et de façon générale la positivité à tous les âges de la vie, sont des valeurs essentielles. Et ceux qui défendent la généralisation d'une sous-culture apatride ou si l'on préfère mondialiste, la consommation-reine, la démolition du service public et la négation de la politique n'ont aucune chance, en France, de s'entendre dire "OUI" car il n'ont guère d'enthousisame à offrir si ce n'est celui- limité- de chanter l'Hymne à la Joie avec nos cousins européens.

L' Histoire nous apprend qu'il faut faire respirer le pays pour lui donner de nouvelles chances. Il ne s'agit pas bien sûr de recréer le colonialisme et son train de malheurs : il correspondait à une époque révolue (encore que, dans certains coins du globe..). Il s'agit de définir un certain nombre de points du monde où la France, associée à d'autres états européens ou non, pourrait créer de nouveaux pôles de culture scientifique, technique ou artistique. Des "plaques" culturelles en quelque sorte, associant des états amis en développement, nos propres territoires souvent confrontés à un avenir difficile, des états développés francophones et d'autres, volontaires pour sortir de la domination géographique. Pourquoi ne pas rêver d'une Françamérique qui, loin de cultiver des relations freudiennes avec l'hexagone, s'autonomiserait : Québec et Saint-Pierre, Louisiane, Caraïbe et Guyane pourraient avec notre aide faire bien des choses ensemble, par exemple. Reconstituer notre profondeur stratégique, à l'instar de l'Allemagne avec l'Europe centrale, est une première nécessité.

Deuxième marge de manoeuvre, la réflexion économique sur le développement durable. Il ne doit pas s'agir d'un simple habillage d'une réflexion de bon sens consistant à dire qu'il vaut mieux travailler mal que bien et que tant qu'à faire bâtir, autant que ça puisse durer qu'il s'agisse d'un service ou d'un investissement. Cela, nos aïeux le savaient déjà et nous l'avions oublié. Non, il nous faut une vraie réflexion de fond, sans préjugés, sur l'économie et son fonctionnement profond. Il nous faut redécouvrir les vrais besoins, non satisfaits, de la population. Pas seulement les besoins ludiques, occupationnels ou frimeurs mais les besoins de culture, de vrai sport, d'approfondissement, de propriété foncière, de sécurisation de l'épargne et de la fin de vie. Revenir vers l'essentiel, le profondément sécurisant et l'équilibrant. Revenir vers les vrais besoins sociaux, aussi et le rôle de la "coopérative" locale, collectivité qui apporte un service public contrôlable et mutuellement enrichissant. Cessons de prendre les gens pour des gogos : choisir entre Casino et Auchan pour acheter Nestlé ou Danone, est-ce en soi de la démocratie économique ou de l'impôt privé ? L'économie s'oriente toute seule, peut-être, mais au travers d'un gespillage insupportable de la ressource humaine et naturelle. Il est donc indispensable que l'humain n'abdique pas son pouvoir de décider et d'orienter.

Un troisième espace nous est donné, celui du bon sens. Et le bon sens nous dit qu'il vaut mieux consacrer notre énergie à des choses qui ont un sens. Or, on voit des gens s'ingénier à faire retourner la Poste ou le transport de voyageurs, services publics qui doivent certes se moderniser techniquement, financièrement et  socialement mais dont la fonction même est le lien social qui doit par définition se financer publiquement, aux temps d'avant Louis XI. On voit aussi la lubie européenne se porter sur la vente forcée d'un système politique -le fédéralisme- qui n'est en soi, ni moins "nationaliste" ni moralement ou démocratiquement meilleur qu'un autre. On voit enfin la caste administrative qui nous dirige actuellement propulser un discours totalement décalé par rapport à ses propres motivations ou idéaux. Regagner cet espace d'initiative, c'est en finir avec les lieux communs qui nous sont quotidiennement assénés et travailler sur une juste définition des besoins et la manière de les traiter. Il y a quelques bon exemples sous la main : la justice, la santé, l'échange des populations avec l'extérieur ou, si l'on préfère un terme restrictif, l'immigration. Si l'on pratique cette analyse, on va aboutir à des résultats que les politiques ringardes ou impraticables, voire réactionnaires qu'on nous propose aujourd'hui, avec ou sans "Europe". Encore faut-il accepter, en contrepartie, de considérer qu'une dépense publique n'est pas, par principe, une mauvaise dépense et qu'un impôt juste et direct est la contrepartie d'un besoin social légitime. il s'agit, tout simplement, de remettre la charrue devant les boeufs.

Non, la politique française n'a aucune raison d'avoir la gueule de bois après ce référendum qui devrait au contraire une occasion pour elle de se montrer dynamique et créative. Mais en prenant les mêmes, et prendraient-ils des adjuvants, il est vrai que ça va être difficile. Gardons tout de même l'espoir, dans deux ans c'est possible, sans CIALIS ni VIAGRA !

juin 14, 2005 dans Politique générale | Permalink | Commentaires (1) | TrackBack

mercredi, 18 mai 2005

Lundi noir pour la pratique politique (II)

Benoît L. me rappelle les initiatives de la gauche en faveur de l'impôt indirect et des financements spécialisés. Vous avez tout à fait raison, Benoît ! Mais même si je suis de gauche, je dénie à quiconque le droit de m'imposer sa définition de "la gauche". Sur le sujet qui nous intéresse ici, je suis profondément convaincu, comme vous sans doute que le meilleur impôt est l'impôt direct prélevé à la source, moins injuste, plus simple et plus transparent que l'impôt indirect, qui a cependant aussi sa place. Quant à l'impôt sur le revenu, c'est un radical-socialiste, Caillaux, qui l'a mis en place en 1914 dans un contexte évidemment bien différent ( le taux était de 2% à l'époque et il y avait encore beaucoup de rentiers )... mais c'est largement la droite qui l'a promu.

Comme dans le cas du traité "constitutionnel", ce que j'écris est basé sur une analyse qui pour n'être pas forcément originale, est tout au moins personnelle. Peu me chaut si X ou Y, fussent-ils de "mon bord" ont dit ou fait cela : ils ne sont pas infaillibles. De fait, l'un des maux dont nous souffrons actuellement, peut-être du fait de la mainmise de hauts-fonctionnaires néo-libéraux sur les postes de commande de la politique française, est précisément la pensée unique et son cortège de lieux communs et de fausses vérités. On l'a encore vu il y a quelques semaines, lorsque les hiérarques deux camps ont prétendu imposer une discipline de vote au profit de leur conception de l'Europe aux militants voire aux citoyens..c'est-à-dire la philosophie typiquement technocratique du vote par ordre d'avant 1789.

Tout le monde y gagnera si le citoyen reprend,sur les choix majeurs, le contrôle de sa réflexion personnelle et ne se laisse pas imposer les amalgames négatifs ("Vos copains font ceci ou cela", "Comment, vous votez avec Le Pen et de Villiers !") ou positifs ("vous n'allez tout de même pas dire non, puisque MM.Zapatero, Schröder, Berlusconi, Sarkozy, Chirac, Hollande etc. disent oui !"). Ce qui manque beaucoup à l'heure actuelle, c'est une pensée cohérente et large, laquelle est la base nécessaire et préalable d'un projet mobilisateur, celui qu' attendent les Français et dont le TCE n'est, au mieux, qu'un Ersatz !

mai 18, 2005 dans Politique générale | Permalink | Commentaires (3) | TrackBack

lundi, 16 mai 2005

Lundi noir pour la pratique politique

Quelques lignes sur ce lundi de pentecôte, qui va voir -une fois de plus- des centaines de milliers de Français assumant sur le terrain les conséquences de l'inconséquence gouvernementale et plus généralement d'un mode de pensée de plus en plus répandu, celui qui consiste à faire systématiquement faire prévaloir, dans l'action, les considérations à court terme sur la gestion à moyen terme.

Les choses sont pourtant assez simples. Depuis que les collectivités humaines existent, elles ont coutume de prélever sur leurs membres, au bénéfice de la collectivité, une quotité d'énergie - de travail, par exemple- ou de richesse, qui n'est en principe rien d'autre que le produit direct ou indirect d'un travail. Si cette richesse est prélevée en argent, ce qui est généralement le cas dans les société modernes, il s'agit alors d'un impôt, ou d'une taxe. L'ensemble des impôts et taxes alimente les finances publiques de la collectivité, qui les utilise pour répondre, au travers du système politique, aux besoins formulés par la société.

L'un des principes des finances publiques est celui de l'universalité, qui implique en particulier la non-affectation des recettes et des dépenses. Cette règle est sage. En effet, comment prendre de bonnes décisions lorsqu'il s'agit de donner telle ou telle priorité aux besoins en fonction des ressources disponibles, si l'on se trouvait face à une collection de financements particuliers de tel ou tel article financier ?  Et prendre de bonnes décisions au service des citoyens qui vous mandatent, c'est en principe le but de la politique. C'est précisément pour assurer la meilleure solidarité possible entre les citoyens jeunes ou vieux que la règle de non-affectation a été édictée.

Cette règle est particulièrement essentielle lorsqu'il s'agit de répondre à des besoins fondamentaux, prioritaires et constants. Or, si un besoin répond à cette définition, c'est bien celui de pourvoir aux besoins de la vieillesse tant sur le plan des soins que de l'hébergement. Dans des sociétés plutôt vieillissantes comme la nôtre, ce n'est pas vraiment une surprise et le fait de faire face à cette mission n'a aucun caractère conjoncturel. C'est donc dans le cadre des finances publiques générales qu'il faut travailler et non en imposant à la collectivité ce qui s'analyse comme une corvée dont la définition est, aux termes mêmes du dictionnaire "travail collectif gratuit qui était dû au seigneur ou au roi par le paysan". Si l'on remplace "roi", par "république", on y est !

En passant, on remarque que, de même que seul le paysan était astreint à la corvée, aujourd'hui seuls les salariés sont astreints au travail le lundi de pentecôte : l'injustice s'allie à l'incohérence avec les principes élémentaires des finances publiques.

Alors, pourquoi tout cela ? Probablement parce que, comme dans le cas du traité constitutionnel, le milieu politique se révèle de plus en plus incapable de résister à la pression des media, des modes intellectuelles du jour, du contexte international. Le cancer du matérialisme libéral, mal compensé par un christianisme plus conventionnel qu'authentique, ronge les meilleurs esprits, et pas seulement les plus conservateurs.

Que retrouve-t-on en filigrane de cette mauvaise décision ?

-La conviction que la dépense publique est, en elle-même, un mal qu'il faut réprimer au profit de la consommation générale. Cette conception économiquement et politiquement idiote consiste à nier des besoins collectifs prioritaires et évolutifs, à satisfaire par la société -en général, par l'état et les collectivités territoriales- pour des raisons de justice et donc de stabilité sociale. Diminuer les budgets devient ainsi une priorité en soi, indépendamment des besoins à satisfaire : comme aux Etats-Unis, promettre des baisses d'impôt devient rituel. On se soumet à la dictature d'engagements insensés au lieu de dire aux gens : si vous voulez un plus de sécurité dans le domaine A ou B, il faut accepter de le payer et nous allons, ensemble, voir comment pour le bien de l'économie et de la société en général. Bien sûr qu'il existe de la bonne et de la mauvaise gestion publique ou privée, mais cela n'a rien à voir avec le sujet.

-Deuxième problème : la gestion à court terme. Depuis des années, le Ministère des Affaires sociales, qui devrait être l'un des plus importants, vit au milieu des expédients, des traquenards budgétaires, des fausses priorités, des réorganisations incohérentes, de la démagogie par rapport à certaines catégories d'intervenants. Et il faut vraiment que le professionnalisme des personnels soit très solide pour résister à cette gestion catastrophique. Clairement, le devenir des personnes âgées n'a pas sérieusement été pris en compte en termes aussi bien quantitatifs que qualitatifs. On ferme des établissements au lieu d'en ouvrir, on supprime des lits de soins de suite alors qu'il en faut davantage, on asphyxie les hôpitaux et l'on met en place un système instaurant une "concurrence" truquée entre public et privé. La médecine à deux vitesses, qui favorise largement la satisfaction de besoins non essentiels, se met en place. A un moment donné, les conséquences telle ou telle insuffisance se traduit par un sinistre majeur ^relayé par les media et il faut réagir dans l'urgence pour avoir l'air de faire quelque chose.

-Le jeunisme ambiant, reflet d'une société qui vit au travers de ce qui est attractif et de l'obsession de découvrir de nouveaux marchés pour perpétuer la croissance par la consommation de biens substituables, tout en parlant à longueur d'antenne du développement durable..Les jeunes sont d'ailleurs ici plutôt un prétexte qu'autre chose et ils ne sont, dans la pratique, pas spécialement bien traités, c'est leur image que l'on recherche. De fil en aiguille, on en vient ainsi à considérer que la solidarité par rapport aux personnes âgées relève d'une catégorie spéciale de dépenses, relevant davantage de la charité, concept essentiellement religieux, que de la justice humaine. "Une journée pour les vieux" : pourquoi pas les troncs de la Croix-Rouge ?

Et voilà : sous la pression des media, il faut faire semblant de satisfaire urgemment, au mépris de règles de bon sens, des besoins prévisibles d'une part essentielle de la société. Au lieu de reprendre à zéro l'architecture de dépenses sociales qui sont économiquement porteuses d'emploi et de dépenses orientées vers les entreprises, on fait semblant - pour combien de temps ? - de combler un "trou" financier. Et l'on se remet dans la dépendance des media qui relaient, à juste titre, le sentiment de gâchis de l'affaire. Que le premier ministre descende ou non au-dessous de la barre des 25% de satisfaits, la question reste : quand cessera-t-on de raisonner à court terme ? Qu'il s'agisse d'Europe, de défense, de culture française, d'éducation, de laïcité, de sécurité, de développement économique, c'est tout un : il nous faut restaurer, à travers une vision historique, une autre manière de faire de la politique : s'inspirer de l'expérience, reconstruire les fondements de politiques adaptées, faire prévaloir la prudence mais aussi la créativité sur l'activisme et la bonne conscience. Mais qu'il s'agisse d'Europe ou d'autre chose, comment faire confiance aux spécialistes de l'improvisation et du court terme ?

Bon lundi quand même !

mai 16, 2005 dans Politique générale | Permalink | Commentaires (1) | TrackBack